En Iran, alors que des milliers de manifestants ont battu le pavé ce 3 janvier afin de contester la rue aux anti-Rohani, une organisation étrangère basée en France depuis des décennies fait parler d'elle.
Bernard Hourcade, géographe spécialiste de l'Iran et directeur de recherche émérite au CNRS, répond à nos questions et nous livre son analyse.
Sputnik: Qu'est-ce que les Moudjahiddines du peuple? Historiquement et structurellement?
Bernard Hourcade: «Les Moudjahiddines sont une organisation marxiste et islamique, qui a été importante dans les années 70, qui a soutenu la révolution islamique en 1979/80. Ensuite, elle s'est opposée à la République islamique et donc s'est réfugiée en Irak où elle a participé à la guerre contre l'Iran, qui était alors en guerre contre l'Irak.
Depuis, ce mouvement, qui a été qualifié de terroriste par l'Organisation des Nations unies, par l'Union européenne et les États-Unis, était en marche. C'était un groupe politique extrémiste, qui commettait des actions notamment terroriste en Iran et a été l'objet de répression très dure du gouvernement iranien depuis 1981.»
Sputnik: Cette organisation a-t-elle du poids dans la déstabilisation que connait aujourd'hui Téhéran?
Bernard Hourcade: «Absolument pas. Les Moudjahiddines du peuple sont à Paris, ils ont une propagande active et dès qu'il y a des protestations en Iran, ils considèrent que c'est grâce à eux. C'est utopique!
Les Moudjahiddines du peuple sont largement détestés en Iran et ils n'ont plus leurs réseaux qu'ils avaient dans les années 90 parce qu'ils ont 70 ans aujourd'hui, ils ne se sont pas renouvelés. C'est une secte politique très efficace du point de vue médiatique mais qui sur le plan politique a perdu son efficacité.
Autrement dit, il y a une crainte très forte des leaders politiques iraniens, une mémoire très forte, contre ce mouvement qui est effectivement le seul à avoir la capacité d'assassiner en Iran. Mais cela c'est par le passé. Aujourd'hui, c'est plutôt un mythe, un symbole, qu'une réalité.»
Sputnik: Quels sont les liens entre l'État français et les Moudjahiddines du peuple? On sait que cette organisation a souvent travaillé avec Washington et la CIA par le passé?
Bernard Hourcade: «Les Moudjahiddines du peuple ont été soutenus par Saddam Hussein d'abord, puis par la CIA et par le Mossad qui espérait les utiliser comme agent terroriste. Côté français, ils ont été utilisé un petit peu comme agent du renseignement puisque lorsqu'ils sont arrivés en 1981 en France, c'était des gens qui avait contribué à la création du nouveau système de renseignement policier iranien de la République islamique. Donc la police française a utilisé les informations venant de ces gens-là.
Mais, en Iran, ces gens-là n'ont plus actuellement d'audience importante. Ce n'est pas un problème politique. Les Moudjahiddines du peuple, qui sont une secte un peu de has-been, d'anciens, posent un problème humanitaire. Ces gens-là, il ne faut pas les massacrer, il faut les respecter. Mais ils n'ont plus d'activité politique.»
Sputnik: Donc vous considérez qu'Hassan Rohani profite des tensions dans son pays pour demander à Emmanuel Macron de faire disparaître cette secte?
Bernard Hourcade: «Oui. Le problème était que le Président français a dit au Président iranien: "respectez les droits de l'homme chez vous, ne réprimez pas, respectez la liberté de parole". Et le Président Rohani a dit: "écoutez monsieur le Président, vous êtes aimable mais occupez-vous de vos affaires. Vous avez chez vous des opposants politiques qui sont en train de jeter de l'huile sur le feu, occupez-vous de cela, plutôt que de me donner des conseils en matière politique".
C'est un moment de mauvaise humeur qui est habituel entre la France et l'Iran. Chaque fois qu'un ministre iranien vient à Paris, la première question qu'il pose avant d'entamer une discussion, est de demander d'expulser et de faire taire les Moudjahiddines du peuple à Paris. Cela fait partie des rites politiques et diplomatiques entre la France et l'Iran. Ce n'est pas un problème central mais psychologiquement c'est un problème qui touche beaucoup les leaders politiques iraniens parce que beaucoup d'entre eux ont été assassinés par les Moudjahiddines du peuple dans les années passées.»
Sputnik: Revenons un moment sur l'expression «jeter de l'huile sur le feu» que vous venez d'utiliser. Vous nous confirmez que les Moudjahiddines du peuple n'ont pas de relai dans la société iranienne et donc aucun pouvoir, même d'influence dans les manifestations qui se sont déroulées ces derniers jours en Iran?
Bernard Hourcade: «Non, parce qu'ils n'ont plus le réseau de militants qu'ils avaient. Ils sont morts ou anciens aujourd'hui. Ils n'ont pas renouvelé leur système. Et donc les Moudjahiddines du peuple font partie des mythes de l'histoire iranienne. Mais ce sont des mythes fondateurs donc en tant que mythe, ils peuvent aussi mobiliser parce qu'on les a entendus à la radio, le symbole d'une révolte pour une révolution marxiste, sociale, politique, dure. Mais tout ceci fait partie du mythe et non pas de la réalité politique qui est beaucoup plus banale.»