Sous les sanctions de la CEDEAO, le Mali doit "se préparer au pire"

© AFP 2022 SOULEYMANE AG ANARAMali
Mali - Sputnik Afrique, 1920, 22.11.2021
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Après les premières sanctions ciblées de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) contre des dirigeants de la transition au Mali, un spécialiste note leur "souplesse", estimant que "ce qui est à craindre, ce sont les sanctions à venir".
Le bras de fer se durcit entre les autorités de la transition malienne et la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). L’organisation sous régionale a officialisé le 17 novembre des sanctions contre près de 150 personnalités accusées d’entraver le retour à l’ordre constitutionnel au Mali. Les personnes désignées sont interdites de voyage dans l’espace de la CEDEAO et leurs avoirs financiers sont gelés dans les pays membres de l’organisation.
Pour le Dr Fousseyni Doumbia, professeur à l’Université des sciences juridiques et politiques de Bamako, le protocole additionnel de la CEDEAO sur la démocratie et la bonne gouvernance prévoit des sanctions "beaucoup plus sévères que celles-là". Le spécialiste, ancien expert constitutionnel de la CEDEAO, souligne une ouverture faite par les chefs d’États ouest-africains aux autorités maliennes. En effet, si les sanctions sont effectivement élargies aux familles des dirigeants ciblés, elles ne concernent cependant pas leurs collaborateurs. "Il n’y a pas de restriction dans ce sens", rappelle-t-il.
Par ailleurs, deux membres clés de la transition ont été épargnés: le Président de la transition et le ministre des Affaires étrangères. Empêcher ces personnalités de voyager aurait été "la fermeture totale de l’État du Mali". Pour le Dr Doumbia, la démarche de la CEDEAO permet d’avoir un "interlocuteur par rapport aux différentes politiques ou stratégies de sortie de crise".

Positions inconciliables

Selon lui, "une volonté de renouer le dialogue" est également palpable du côté de Bamako. Elle se traduit par le silence observé par les dirigeants maliens depuis la désignation des personnalités sanctionnées. "Je crois que c’est une prudence que les autorités sont en train d’observer par rapport à cette situation. Se prononcer sur des sanctions qui sont déjà là sera peut-être de nature à compromettre davantage la relation entre le Mali et ses partenaires".
Bamako - Sputnik Afrique, 1920, 07.11.2021
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Malgré les volontés de dialogue affichées, il sera difficile de concilier les deux parties. Les sanctions de la CEDEAO tirent leur origine dans la prorogation de la transition qui se profile. Lors du 3e sommet extraordinaire des chefs d’État et de gouvernement de la CEDEAO tenu le 7 novembre, l’organisation ouest-africaine a déploré "l'absence de progrès dans la préparation des élections". Elle assure avoir reçu la "notification officielle par les autorités de transition de leur incapacité à respecter la date limite de transition de février 2022".
Dans un entretien exclusif accordé à Sputnik le 15 novembre, le ministre malien des Affaires étrangères affirmait comprendre "l’impatience, voire l’irritation de nos partenaires et de nos voisins".
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Cependant, argue-t-il, les " élections doivent être organisées après la réalisation des réformes importantes, car le changement de régime au Mali en août 2020 a été le résultat de plusieurs mois de manifestations de rue réclamant un changement de gouvernement et des réformes significatives".

Des frictions internes

Bamako compte également instaurer la sécurité nécessaire à la tenue de ces élections. Une nouvelle date des élections doit être décidée à l’issue des Assises nationales de la refondation, dont les rencontres finales sont prévues du 20 au 26 décembre 2021. Plusieurs partis politiques ont d’ores et déjà annoncé le boycott de ces assises censées pourtant aboutir à des résolutions inclusives.
"S’il n’y a pas un consensus entre Maliens, la communauté internationale va s’inscrire dans une dynamique de respect des textes de la Charte de transition. Et les sanctions vont être inévitables dans ce sens-là", analyse le Dr Fousseyni Doumbia.
Cette démarche des autorités maliennes peine d’ailleurs à avoir l’adhésion de la CEDEAO qui a déjà appelé la communauté internationale à faire pression sur les autorités de transition pour "un retour rapide à l'ordre constitutionnel". Un appel entendu car la diplomatie française a indiqué le 15 novembre avoir "plaidé pour que l’Union européenne soutienne l’action de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) vis-à-vis du Mali". La France souhaite notamment des "mesures restrictives similaires à celles prises par l’organisation régionale africaine".
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D’après le Dr Doumbia, "indépendamment des sanctions de la CEDEAO", la France, l’Allemagne et d’autres pays de l’Union européenne "ont toujours proféré des sanctions à l’égard des putschistes à travers le continent, même s’il y a souvent une certaine position ambiguë de la France par rapport au traitement de certains dossiers. Mais cette fois-ci, ils ont voulu patienter et regarder d’abord la position de la CEDEAO par rapport au dossier malien avant de se concerter et éventuellement mettre en place des séries de sanctions à l’encontre de l’État du Mali".

Nouvelle échelle des sanctions?

Les mesures punitives de l’Europe contribueraient à l’isolement d’un pays asphyxié par de multiples pressions internes. Les autorités de la transition sont en effet confrontées à une insécurité grandissante, une situation économique précaire et de nombreuses revendications sociales. C’est dans ce contexte que la CEDEAO brandit d’autres sanctions qui "risquent d’affecter considérablement le peuple malien qui souffre déjà".
"Si la CEDEAO en rajoute par exemple avec la fermeture des frontières, le gel de nos avoirs au niveau de la BCEAO [Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest, ndlr]…, je crois que le peuple malien connaitra des jours extrêmement douloureux", craint le Dr Fousseyni Doumbia. Il insiste sur la fragilité du Mali caractérisée par l’absence de débouchée sur la mer. Cette géographie rend le pays fortement dépendant des importations des pays voisins.
"C’est vrai que le Mali aussi exporte certains produits destinés à la consommation de certains pays de la CEDEAO mais il est important de préciser que les sanctions vont être beaucoup plus dures sur le Mali que sur les autres États de la CEDEAO", tranche-t-il.
L’universitaire soutient que l’octroi d’un délai supplémentaire à la transition doit faire "l’objet d’un consensus élargi avec l’ensemble des acteurs politiques et sociaux du pays". De cette manière, "la pilule pourrait passer au niveau de la CEDEAO. Ce qui va être entériné aussi par d’autres partenaires internationaux". Pour éviter des sanctions plus sévères, ce consensus doit intervenir avant le 12 décembre 2021. Date à laquelle le Mali et la Guinée seront à nouveau à la barre à l’occasion du sommet ordinaire des chefs d’État et de gouvernement de la CEDEAO.
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