Entre désendettement et surendettement, la Côte d’Ivoire prise au piège de ses créanciers français?

CC BY-SA 3.0 / Maksim / Yamoussoukro
Yamoussoukro  - Sputnik Afrique, 1920, 30.10.2021
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La Côte d’Ivoire a signé le 27 octobre avec le gouvernement français un contrat de désendettement et de développement. Quoique saluée, cette nouvelle conversion de la dette ivoirienne en projets n'est pas sans faire oublier le "rôle central" des banques françaises dans l'endettement du pays, comme le relevait récemment Oxfam.
751 milliards de francs CFA, soit 1,145 milliard d’euros, c’est le montant de la dette due à la France, qui sera convertie en don au profit de la Côte d’Ivoire pour les quatre années à venir. Les ministres français et ivoirien de l’Économie et des Finances, Bruno Le Maire et Adama Coulibaly, ont officialisé la signature du contrat le 27 octobre à Paris, un mois et demi après les dernières tractations entre les deux parties à Abidjan.
Ce contrat de désendettement et de développement(C2D) est le troisième du genre après 2012 (413 milliards de francs CFA) et 2014 (738 milliards de francs CFA).
"Le C2D constitue l’un des mécanismes les plus importants de la dernière décennie en matière de coopération avec la France. Il consiste au remboursement par l’État ivoirien des emprunts contractés auprès de la France, lesquels servent en retour à financer en Côte d’Ivoire des projets convenus d’avance par les deux parties", a expliqué le ministre Adama Coulibaly, après la signature du contrat.
Autrement dit, à l’occasion de ce troisième C2D, la Côte d’Ivoire va rembourser jusqu’en 2025 à la France 751 milliards de francs CFA qui seront versés sur un compte de l’Agence française de développement (AFD). L’AFD va alors "redonner" ces fonds à la Côte d’Ivoire, mais cette fois sous la forme de projets de développement dont elle va assurer le suivi et l’évaluation.
Les intérêts pour la France d’un tel mécanisme, avait souligné Jean-Pierre Marcelli, ancien directeur Afrique de l’AFD, sont "évidents". "Le C2D est un formidable outil d’influence, qui permet à la France d’assurer un copilotage sur la trajectoire de développement du pays".
Le Président africain Alassana Ouatara, à l’occasion de la Conférence internationale sur le développement durable et la dette soutenable, lundi 2 décembre à Dakar, au Sénégal. - Sputnik Afrique, 1920, 03.12.2019
Le Président ivoirien souligne la nécessité de financement pour un développement rapide des pays africains
Et pour la circonstance, les projets vont notamment porter sur les domaines de l’éducation, de la formation et de l’emploi des jeunes, de la santé, du développement urbain et industriel, ainsi que sur le renforcement de la bonne gouvernance.
Si le C2D représente depuis 2012 une bouffée d’oxygène pour les autorités ivoiriennes dans leurs efforts de développement, il est pourtant loin de régler l’épineuse problématique de la dette de ce pays ouest-africain.

Les banques françaises, principaux créanciers privés

Alors qu’au 31 décembre 2020, la dette de la Côte d'Ivoire envers la France s'élevait, selon le Trésor français, à 824,5 milliards de francs CFA (1,25 milliard d'euros), celle due à des acteurs privés français s’avère plus importante et particulièrement intenable.
En effet, dans son dernier rapport publié le12 octobre, Oxfam indique que les acteurs privés -avec à leur tête les banques françaises dont BNP Paribas et Société générale- sont les principaux créanciers de la Côte d’Ivoire. Elles ontparticipé à la totalité des émissions obligataires internationales de la Côte d’Ivoire depuis 2014.
"Les établissements financiers français privés sont actifs sur les trois segments qui concourent aujourd’hui à l’accroissement rapide de l’endettement des pays les plus pauvres (dont la Côte d’Ivoire): le crédit bancaire, les services d’émissions obligataires et l’achat d’obligations souveraines", précise l’ONG internationale.
Selon Oxfam, les banques françaises jouent un "rôle central" dans l’endettement continu de la Côte d’Ivoire où elles réalisent "d'importants profits" pendant la pandémie de Covid-19.
Pour illustrer la situation, Oxfam avance que "malgré la crise du Covid-19 et son adhésion à l’ISSD[Initiative de suspension du service de la dette adoptée en avril 2020 par le G20, ndlr], la Côte d’Ivoire devra verser à ses créanciers privés, entre mai 2020 et décembre 2021, plus que son budget de la santé [466,6 milliards de francs CFA en 2021, soit 707,4 millions d’euros]". Et sur cette même période, "au seul titre de leurs crédits bancaires, hors rémunération de leurs éventuelles obligations en portefeuille", ces banques devraient engranger près de 75 milliards de francs CFA (114 millions d'euros).
Interrogé par Sputnik, Stéphane Ganhi, économiste de développement et spécialiste de la finance inclusive, estime que l'attitude des banques hexagonales qui cherchent à maximiser leurs profits en toutes circonstances "n’est certes pas éthique, mais il faut savoir que l’objectif des stakeholders qui ont leur argent dans ces établissements est de toujours faire des profits", a-t-il expliqué.
Dans son rapport, Oxfam -qui juge "alarmante" la situation de pays en développement comme la Côte d’Ivoire, acculés par la dette et généralement incapables d’y faire face dans les délais de remboursements impartis–, exhorte l’État français à, entre autres, "protéger, par des législations adéquates, ces derniers contre les éventuelles procédures judiciaires lancées par les créanciers privés".
Pour l’économiste Stéphane Ganhi, cette recommandation d’Oxfam est tenable:
"Étant donné que l’État Français est le régulateur du marché financier sur son territoire, il serait possible, en vertu d’un accord préalable entre lui et les banques, de mettre en place une législation adéquate qui limiterait les créanciers privés dans leurs actions judiciaires contre les pays surendettés", a-t-il déclaré.
Mais encore faudrait-il une solide volonté politique des autorités françaises.
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