Scènes de guerre civile à Beyrouth: le Hezbollah était-il attendu au tournant?

© AFP 2022 IBRAHIM AMROAffrontements armés à Beyrouth
Affrontements armés à Beyrouth - Sputnik Afrique, 1920, 15.10.2021
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Alors que le Hezbollah manifestait, réclamant de changer le juge chargé de l’enquête sur l’explosion du port de Beyrouth, des snipers ont tiré sur la foule. Le mouvement chiite accuse le parti chrétien des Forces libanaises d’être responsable de l’attaque.
Kalachnikovs, lance-roquette et tireurs embusqués. Le 14 octobre, Beyrouth a tutoyé ses vieux démons. Pendant quatre longues heures, la capitale libanaise a été le théâtre d’affrontements sanglants entre milices, faisant sept morts et une trentaine de blessés.
"Hier, c’est tout le Liban qui a perdu". Nassib Wehbe, ancien combattant du parti chrétien Phalanges libanaises, aussi appelées Kataeb, pendant la guerre civile libanaise, ne cache pas son amertume après ces scènes de guérilla urbaine.
Sur fond de crise dans l’enquête sur l’explosion du port de Beyrouth, les tensions politiques et communautaires étaient à leur comble. La personnalité du juge d’instruction Tarek Bitar cristallise les oppositions au sein des élites politiques comme de la société. Le Hezbollah et ses alliés accusent le magistrat d’être "politisé" et soumis "aux ingérences étrangères". C’est sur ces motifs que le puissant parti pro-iranien a organisé, avec le mouvement chiite Amal et le parti chrétien Marada, une manifestation pour exiger le changement du juge dans cette enquête sensible.
Alors qu'une partie du cortège se dirigeait vers les quartiers chrétiens de la ville, la situation a dégénéré: des tireurs embusqués, cachés sur le toit des immeubles, ont tiré sur les manifestants. Réagissant immédiatement, les partisans du Hezbollah et d’Amal ont mobilisé des hommes lourdement armés.

Le Hezbollah, visé par des snipers, réplique au lance-roquette

À la vitesse de l’éclair, les manifestants "pacifiques" se sont transformés en miliciens aguerris. Cagoulés, en treillis et tirant à l’aveugle, les sympathisants du tandem chiite ont semé le fer et le feu dans la capitale, sous le regard des caméras. Les écoles ont été fermées, l’armée a peiné à rétablir l’ordre.
"Ce sont deux mondes qui se sont fait face hier. Le Hezbollah manifestait pacifiquement avant d’être pris dans une véritable embuscade avec des guets-apens et des escarmouches. C’est un crime qui était préparé d’avance" estime pourtantNassib Wehbe, toujours cadre du parti Kataeb, au micro de Sputnik.
Le camp chrétien semblait en effet déjà prêt à une éventuelle riposte. La veille de la manifestation, Samir Geagea, leader des Forces libanaises, avait prévu d’organiser une contre-manifestation. "En réaction aux menaces de recourir à d’autres moyens pour faire obstruer le travail du juge Bitar, j’appelle le peuple libanais libre à être prêt à un blocage total et pacifique, au cas où l’autre partie tente d’imposer sa volonté par la force", appelait-il. Malgré le ton "pacifique" de cet appel, ce sont bien les Forces libanaises qui sont accusées d’avoir mis le feu aux poudres.
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Dans un communiqué commun, le tandem chiite Hezbollah-Amal dénonce "les attaques armées effectuées par des francs-tireurs des Forces libanaises qui se sont déployées dans les quartiers avoisinants et sur des toits d’immeubles tirant de façon directe, dans une volonté délibérée de tuer". Pour sa part, le leader chrétien a pointé du doigt l’arsenal militaire du Hezbollah et sa facilité à s’en servir dans l’engrenage.
Mais pour l’ancien combattant des Kataebs, il ne fait aucun doute que les Forces libanaises ont agi de manière intentionnelle contre les manifestants.
"Oui, certains manifestants sont venus provoquer dans les quartiers chrétiens avec des actes de vandalisme. Mais les tireurs étaient préparés. On ne se positionne pas avec des snipers sur des toits en temps normal. La mort de sept membres d’Amal et de Hezbollah est une preuve, une évidence qu’ils avaient l’intention de tuer."
"Aïn el-Remmané est le quartier des Forces libanaises, c’est connu", ajoute-t-il. Et c’est là que la manifestation a dégénéré. Indice supplémentaire, l’armée libanaise a arrêté neuf personnes dont huit étaient affiliés au parti de Samir Geagea.
Samir Geagea, homme de main des ennemis du Hezbollah?
Le Hezbollah ne serait donc pas le seul parti disposant d’un puissant arsenal militaire au Liban. "Tous les partis sont armés, ce sont les stigmates de la guerre civile et hier en était une preuve supplémentaire", confirme l’ancien combattant. Connu pour ses diatribes anti-Hezbollah, le leader chrétien bénéficierait également d’un soutien étranger.
"Les ennemis du Hezbollah ont des liens officieux avec les Forces libanaises", poursuit-il. En effet, l’Arabie saoudite ne se cache pas d’être proche de Samir Geagea. Selon des révélations de WikiLeaks en 2015, le parti chrétien a été financé par Riyad, qui espérait en faire la principale force d’opposition au parti chiite libanais. Après s’être brouillée avec Saad Hariri en 2017, la monarchie wahhabite aurait jeté son dévolu sur le dirigeant chrétien en vue des prochaines élections présidentielles en 2022.
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Le leader des Forces libanaises a rencontré en mars 2019 Mike Pompeo, l’ancien secrétaire d’État des États-Unis sous Donald Trump. Les deux hommes ont évoqué les problèmes sécuritaires au Liban et les actions du Hezbollah. Samir Geagea serait même suspecté d’avoir eu des contacts avec Tel-Aviv.
"Certains pays étrangers veulent pousser le Hezbollah dans une guerre interne face à d’autres partis libanais pour que le pays implose. Mais, ils [le Hezbollah et ses alliés, ndlr] ne sont pas tombés dans le piège d’une division chiite-chrétienne", conclut Nassib Wehbe.
Après la crise économique, les pénuries, l’immobilisme politique, il ne manquait plus que la résurgence du spectre de la guerre civile au Liban.
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