Macron mise sur les mini-réacteurs nucléaires. Riposte-t-il enfin au lobby énergétique allemand?

© AFP 2022 LUDOVIC MARINEmmanuel Macron, lors de sa présentation du plan France 2030 à l'Élysée, le 12 octobre 2021.
Emmanuel Macron, lors de sa présentation du plan France 2030 à l'Élysée, le 12 octobre 2021. - Sputnik Afrique, 1920, 15.10.2021
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Emmanuel Macron a annoncé une enveloppe d’un milliard d’aide au développement des réacteurs nucléaires modulaires. Bien qu’insuffisant aux yeux de Fabien Bouglé, cet investissement reflèterait toutefois un contrepied pris par Paris vis-à-vis de Berlin.

"Macron signifie à l’Allemagne que la France ne va pas se laisser faire."

Au micro de Sputnik, Fabien Bouglé, auteur de Nucléaire, les vérités cachées (Éd. Du Rocher) salue la décision d’Emmanuel Macron de réinvestir dans le nucléaire.
Le 12 octobre, le chef de l’État annonçait lors de la présentation de son plan France 2030 que huit milliards d’euros seraient investis dans l’énergie, dont un milliard dans les petits réacteurs modulaires (SMR). Des réacteurs d’appoint, d’une puissance comprise entre 10 et 300 mégawatts, soit environ le tiers d’un réacteur à eau pressurisé d’une centrale nucléaire française.

"Le gros avantage de ces petits réacteurs modulaires, c’est que vous les mettez à proximité des centrales existantes. Donc vous avez toute l’infrastructure de réseau et cela permet juste d’augmenter à court terme la capacité d’une centrale, un peu comme on augmenterait la capacité de stockage d’un ordinateur", vulgarise Fabien Bouglé.

Depuis 48 heures, ces nouvelles propositions d’Emmanuel Macron sont critiquées pour leur électoralisme supposé. Une "nouvelle journée de propagande macroniste", fustige Jean-Luc Mélenchon. "C’est le quoi qu’il en coûte, je veux être réélu", ironise Marine Le Pen. Fabien Bouglé, regrette que la portée géostratégique de ce plan ait ainsi été éludée. "Il s’agit du début d’un point de rupture" avec la politique énergétique dictée à la France par Berlin, estime-t-il. Dans son dernier ouvrage, l’essayiste décrypte cette "offensive d’une rare violence" menée depuis l’autre rive du Rhin contre la filière nucléaire française.

Stopper l’offensive allemande contre le nucléaire français

Green-deal et taxonomie verte européenne pro-gaz, mais antinucléaire, projet Hercule visant à démanteler EDF, instrumentalisation d’ONG plus antinucléaires que pro-environnement (WWF, Ademe, Greenpeace): Fabien Bouglé revient sur le lobbying intensif mené tous azimuts par Berlin afin de démolir l’outil de production nucléaire tricolore.
L’objectif allemand est limpide: saper le nucléaire français pour s’arroger la place de leader européen de l’énergie, grâce au gaz qui afflue massivement de Russie. Pour l’heure, ce statut revient toujours à la France, dont l’offre électrique rafle des parts de marché jusqu’en Allemagne. Une prouesse rendue possible grâce à la production abondante et peu coûteuse du parc de centrales nucléaires d’EDF.
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Pressions allemandes: «la France doit clairement dire "carton rouge, on ne passera pas!"»
Reste que le lobbying allemand est agressif. Mené auprès des instances européennes, "dans son intérêt exclusif", il se remarque jusqu’au sein des ministères français, par exemple via l’Office franco-allemand de transition énergétique (OFATE). Majoritairement financée par l’industrie éolienne, mais aussi par les ministères français et allemand de l’Économie, cette structure d’influence pilote la mise au vert de la production énergétique tricolore directement depuis les locaux berlinois du BMWi (ministère fédéral de l’Économie).
C’est à travers elle, selon Fablien Bouglé, que la fameuse Energiewende, nom de la transition énergétique allemande, entérinée en 2011 pour sortir le pays de l’atome, gagne la France. Pour autant, les pressions des énergéticiens allemands et de Berlin auprès de Bruxelles, pour qu’EDF soit affaiblie, remontent à la fin des années 1990. Ainsi, pour l’essayiste, cette décision de la Macronie d’investir dans les SMR doit donc être perçue à travers le spectre de la guerre économique que Berlin livre à Paris sur le champ de bataille énergétique.

Un effort financier très insuffisant

Néanmoins, s’il salue cette initiative d’Emmanuel Macron, Fabien Bouglé estime que la somme n’est "pas à la hauteur des enjeux". "Il faut bien comprendre, niveau ambition, que la filière nucléaire française représente 400.000 emplois et assure 70% de nos approvisionnements en électricité", poursuit notre intervenant, aux yeux duquel ce milliard d’euros sur dix ans fait figure d’aumône:

"À titre de comparaison, actuellement la France accorde à la filière éolienne plus de 250 milliards d’euros de subventions, tant pour sa production électrique que pour son raccordement alors que l’éolien ne pèse que 6 à 7% de notre production et 20.000 emplois, essentiellement non industriels".

Cette colossale somme d’argent trouverait un bien meilleur emploi dans le financement d’"un vrai plan nucléaire ambitieux", un "plan Mesmer II". Référence à Pierre Messmer, dont le gouvernement avait lors du premier choc pétrolier donné un coup de fouet au parachèvement du programme électronucléaire français, donnant naissance aux réacteurs nucléaires qui fournissent aujourd’hui encore plus de 70% de l’électricité nationale.
Loin devant les éoliennes, dont Fabien Bouglé fustige "l’inefficience". Ce dernier accuse non seulement ces énergies renouvelables de contribuer à la flambée des prix de l’énergie, mais également d’accentuer la dépendance énergétique de la France vis-à-vis de l’Allemagne. En effet, non seulement la majorité des éoliennes installées en France s’avèrent être made in Germany (64% des 17.000 mégawatts d’éoliennes installés en juin 2020 sont d’origine allemande, selon un rapport du lobby France Énergie éolienne et de Capgemini), mais elles nécessitent l’ouverture de centrales d’appoint au gaz du fait de l’intermittence de leur production.

Une France ficelée par les "Éolienocrates"

Par ailleurs, Fabien Bouglé s’interroge sur la sincérité de ce réinvestissement dans le nucléaire. En effet, Emmanuel Macron a annoncé qu’il chargerait Réseau de transport d’électricité (RTE), l’un des deux gestionnaires du réseau électrique français, de l’étude de faisabilité de son plan nucléaire. L’essayiste rappelle les liens très étroits entre RTE et l’industrie éolienne. En effet, l’actuel président de l’entreprise publique n’est autre que Xavier Piechaczyk: "Cet ancien collaborateur de François Hollande à l’Élysée est celui qui a mis en place toute cette politique d’installation d’éoliennes en France, c’est un farouche lobbyiste de l’éolien!" accuse Fabien Bouglé. Ce dernier souligne également que Xavier Piechaczyk à embauché Pauline Le Bertre au poste de directrice de cabinet adjointe. Elle n’était autre que l’ancienne déléguée générale de France énergie éolienne (FEE).

"C’est un scandale!" dénonce Fabien Bouglé. "RTE n’est pas une structure neutre pour donner un avis ou faire un rapport sur le nucléaire! C’est quand même hallucinant que le Président de la République puisse confier à RTE un rapport sur l’énergie nucléaire alors que RTE est dirigé par des “Éolienocrates”. C’est inacceptable, on est dans une situation ubuesque!" tonne-t-il.

Par conséquent, il est à ses yeux "cousu de fil blanc" que ce rapport sera défavorable au développement du nucléaire en France. Un futur rapport derrière lequel s’abrite déjà un autre acteur de l’éolien en France: Barbara Pompili. Interviewée le 13 octobre sur le plateau de RTL concernant cet investissement dans les SMR, la ministre de la Transition énergétique a répété que les énergies renouvelables étaient l’unique solution pour la France.
"Il faut faire des renouvelables, des renouvelables et beaucoup d’énergies renouvelables!", martèle la ministre, renvoyant dès à présent au rapport que rendra RTE au Président de la République.

"L’entêtement irraisonné de Barbara Pompili à vouloir absolument développer le réseau éolien interroge", accuse Fabien Bouglé, qui qualifie la ministre de "VRP de l’industrie allemande".

Celle-ci a d’ailleurs relativisé l’importance des SMR, soulignant à leur propos qu’"on en est au stade de la R&D!". Des propos qui font échos à ceux du numéro un de son ancien parti, EELV: "On nous parle de mini-réacteurs qui n’existent pas. On n’a même pas de prototypes", fustigeait Julien Bayou sur BFMTV, dans la foulée des annonces d’Emmanuel Macron.
Des déclarations qui font bondir Fabien Bouglé, qui dénonce un énième "mensonge" en matière de nucléaire en France. "Cela fait sept ans qu’EDF travaille dessus […] avec Framatome, EDF est en train de développer NUWARD [abréviation de “nuclear forward”, ndlr] qui est le PMR d’environ 340 MW, à peu près un tiers d’un réacteur en activité", relate l’essayiste. "Ils existent déjà dans leur conception: ils sont dans les sous-marins nucléaires!", insiste-t-il. D’ailleurs, Naval Group est partenaire dans ce programme de réacteur, dont EDF a présenté début avril 2021 le premier design.
© AFP 2022 ROSATOM / AFPMise en service officiellement le 22 mai 2020 par le groupe russe Rosatom, l’Akademik Lomonosov est considérée comme la première centrale nucléaire flottante. Longue de 144 mètres et large de 30, elle est équipée de deux réacteurs de 35 mégawatts chacun. Ceux-ci sont similaires aux réacteurs qui équipent les brise-glaces à propulsion nucléaire russes depuis 64 ans.
Mise en service officiellement le 22 mai 2020 par le groupe russe Rosatom, l’Akademik Lomonosov est considérée comme la première centrale nucléaire flottante. Longue de 144 mètres et large de 30, elle est équipée de deux réacteurs de 35 mégawatts chacun. Ceux-ci sont similaires aux réacteurs qui équipent les brise-glaces à propulsion nucléaire russes depuis 64 ans. - Sputnik Afrique, 1920, 15.10.2021
Mise en service officiellement le 22 mai 2020 par le groupe russe Rosatom, l’Akademik Lomonosov est considérée comme la première centrale nucléaire flottante. Longue de 144 mètres et large de 30, elle est équipée de deux réacteurs de 35 mégawatts chacun. Ceux-ci sont similaires aux réacteurs qui équipent les brise-glaces à propulsion nucléaire russes depuis 64 ans.
Bref, des réacteurs qui ne datent pas d’hier. Fabien Bouglé évoque à ce propos le cas de la Russie, nation pionnière en matière de réacteurs nucléaires modulaires. Mais, quoi qu’il en soit, ces réacteurs d’appoint ne restent à ses yeux qu’une solution "à court terme" à ses yeux "en attendant la construction des EPR en quantité".
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