Moscou vire à l'est

© RIA Novosti . Alexei Druzhinin / Accéder à la base multimédiaVladimir Poutine et le président chinois Xi Jinping
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Par leur mobilisation contre la Russie et leur ignorance des intérêts du pays dans l'espace postsoviétique, les pays occidentaux poussent Moscou vers l'est. Jusqu'à présent, l'Asie était un axe secondaire de la politique étrangère du pays - l'Empire russe et même l'Union soviétique agissaient généralement en regardant ce qui se passe dans l'Europe "civilisée".

Par leur mobilisation contre la Russie et leur ignorance des intérêts du pays dans l'espace postsoviétique, les pays occidentaux poussent Moscou vers l'est. Jusqu'à présent, l'Asie était un axe secondaire de la politique étrangère du pays - l'Empire russe et même l'Union soviétique agissaient généralement en regardant ce qui se passe dans l'Europe "civilisée".

Aujourd'hui le vent change. Le tournant de Moscou vers l'Asie n'est plus une démarche ostentatoire visant à faire monter les enchères dans le jeu avec l'Occident: c'est une politique réfléchie, pesée et mûre.

La visite de Vladimir Poutine en Chine, où a été signé un nombre record d'accords entre les deux pays, en est le parfait exemple. Le président russe a souligné que de toute l'histoire de la coopération russo-chinoise, Moscou et Pékin n'avaient encore jamais été aussi près de la création d'une alliance stratégique. Les investissements chinois intéressent la Russie, et les ressources russes intéressent la Chine.

L'ex-ambassadeur de Chine en Russie Liu Guchang a déclaré dans une interview exclusive accordée à l'agence chinoise Xinhua que l’aggravation des relations entre la Russie et les pays occidentaux permettrait enfin d'établir une coopération commerciale et économique à part entière entre Moscou et Pékin. Mais ce nouveau tournant s'explique-t-il seulement par les différends entre la Russie et ses "partenaires" occidentaux?

Une révolution internationale

Il semblerait que non: ce tournant vers l'Asie aurait été inévitable même si l'Occident n'était pas tombé dans une hystérie antirusse. On parle de cette réorientation vers les marchés asiatiques depuis des années en Russie. Bien avant la crise ukrainienne, le président Poutine en avait fait une priorité nationale du XXIe siècle.

Il faut reconnaître que les sanctions occidentales ont joué un rôle de catalyseur dans le cas présent. Un jour, Moscou remerciera peut-être les politiciens américains et européens d'avoir poussé la Russie à se mobiliser et procéder à une révolution dans sa politique étrangère. Il est évident, désormais, que les autorités russes ne lésineront pas sur les frais et n'ont pas l'intention de sacrifier les intérêts du pays pour regagner les bonnes grâces de l'establishment occidental.

"C'est un sérieux tournant dans la réflexion stratégique. Les liens avec l'Occident ont cessé d'être la priorité de Moscou. Et si certains pensent que les sanctions économiques mettraient le Kremlin à genoux, ils ont tort. Elles auraient l'effet inverse. La perte du marché européen ne ferait qu'accélérer la réorientation du pays vers l'Asie-Pacifique, dont on parlait jusqu'à présent comme un objectif à long terme", explique Robert Kahn, expert du Conseil américain pour les relations internationales.

"La Russie a depuis longtemps décidé de réduire au minimum sa dépendance envers l'Occident. En réalité, il est question d'un choix civilisationnel. Moscou renonce à son identité européenne au profit de l'identité eurasiatique", écrit même Nicholas Redman de l'Institut international d'études stratégiques de Londres.

Jusqu'à récemment, les Etats-Unis et l'Europe étaient sceptiques quant à cette possibilité de retournement de la Russie vers l'Asie. Cependant pour la Russie, l'Asie ne se limite pas à la Chine. Elle englobe également le Japon, l'Inde et les pays de l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (ANASE). Tous ces acteurs s'intéressent énormément aux grands projets énergétiques et d'infrastructure que la Russie compte réaliser sur le continent. Et tous ces pays sont prêts, dans une certaine mesure, à y participer. Il s'agit, de fait, de la création d'une "dorsale économique" eurasienne impliquant la construction d'un réseau de gazoducs, la modernisation du Transsibérien et de la magistrale Baïkal-Amour (BAM) ou encore le développement des itinéraires commerciaux transcontinentaux comme la Route maritime du nord.

Ces initiatives sont probablement les plus ambitieuses de la Russie depuis dix ans. Le projet asiatique n'est comparable qu’ aux plans d'"intégration alternative" avec l'Europe occidentale, élaborés au début des années 2000.

A l'époque les entrepreneurs européens, avant tout allemands, voulaient une alliance énergétique avec Moscou. En unissant leurs efforts avec un acteur aussi puissant que Gazprom, ils espéraient lancer un défi à leurs concurrents américains.

Cependant, cette initiative est restée sans suite. Les Etats-Unis ont fait pression sur l'Allemagne, initiatrice du projet, la forçant à abandonner ce plan.

Dans le cas du projet "asiatique" de la Russie, ce système ne s'applique plus. Si les puissances asiatiques ont conscience qu'en faisant des affaires avec Moscou, elles recevront d'immenses bénéfices, personne ne peut les forcer à décliner les propositions russes. D'autant que
l'Asie-Pacifique se compose de pays présentant une grande diversité de mentalités, de cultures politiques et économiques, et aucun ne dispose d'une influence décisive (malgré les débats sur une Asie sinocentrique).

En balançant entre les "tigres" asiatiques, et jouant même parfois sur les différends en Asie-Pacifique, la Russie pourrait parfaitement promouvoir son projet car le Japon, par exemple, ne voudrait pas rester sur la touche si la Chine et l'Inde étaient de la partie.

Un nombre record d'accords

Répétons-le: ce tournant vers l'Asie n'est pas une fiction. C'est une décision stratégique des autorités russes, entièrement soutenue par les entrepreneurs.

A Shanghai, Vladimir Poutine était accompagné par 25 hauts responsables des plus grandes compagnies russes, qui ont réussi à promouvoir des projets stratégiques importants.

La Compagnie aéronautique unifiée (OAK) a réussi a signer avec la chinoise COMAC un mémorandum de partenariat impliquant la conception d'un avion gros-porteur long-courrier capable de lancer un défi au duopole de Boeing et d'Airbus.

Les compagnies du complexe militaro-technique russe se sont entendues sur la livraison à la Chine des missiles sol-air S-400 et la production en Chine de l'hélicoptère lourd Mi-26.

Le holding énergétique Rushydro a signé un accord avec la chinoise PowerChina sur la coopération dans le secteur hydroélectrique.

Moscou et Pékin ont une nouvelle fois fait part de leur volonté d'accroître les opérations mutuelles en monnaies nationales et les flux d'investissement entre les deux pays.

D'après Andreï Ostrovski, directeur adjoint de l'Institut d'Extrême-Orient, "le but de la visite de Poutine en Chine était de porter les relations économiques au niveau politique". L'objectif semble avoir été rempli.

L'intrigue centrale du sommet russo-chinois était de savoir si Gazprom et CNPC signeraient un contrat gazier dont les termes sont négociés depuis plusieurs années. La transaction a finalement eu lieu: elle prévoit la fourniture à la Chine de 38 milliards de mètres cubes de gaz russe par an pendant 30 ans. Une intervention politique du gouvernement russe a été nécessaire pour cette signature, et le fait que le tarif gazier inscrit dans le contrat soit un "secret commercial" signifie sûrement qu'il n'est pas trop élevé, même s'il est indexé sur les cours pétroliers.

Ce n'est pas le contrat gazier mais les accords pour la fourniture de pétrole et de produits pétroliers qui jouent un rôle clé dans l'alliance énergétique avec Pékin. Même les experts américains le reconnaissent. "Nous pouvons parler des opportunités de Gazprom sur le marché chinois mais la Russie est avant tout un exportateur de pétrole. Elle écoule 70% de sa production pétrolière sur le marché étranger et seulement 30% de sa production gazière, sachant que ses revenus pétroliers sont sept fois supérieurs aux revenus gaziers", écrit Gal Luft, directeur l'Institut pour l'analyse de la sécurité globale.

Le contexte de cette "approche asiatique"

Dans ce sens, le rôle principal dans la préparation et la réalisation du projet "asiatique" revient à la compagnie pétrolière Rosneft, dont le président Igor Setchine était un figurant clé au forum de Shanghai. Pendant les négociations sur le contrat gazier, Vladimir Poutine appelait même à agir selon la formule de Rosneft.

En effet, après avoir signé l'an dernier des contrats à long terme avec les deux géants pétroliers chinois CNPC et Sinopec, Rosneft a fait un grand pas en direction de l'Asie.

La compagnie s'est engagée à fournir sur 25 ans à la Chine près de 665 millions de tonnes de pétrole. Selon le site Haiwainet, Moscou montre ainsi aux pays occidentaux que leurs sanctions sont inutiles. Même si la Russie ne vendait du pétrole qu'à la Chine, cela lui suffirait car elle est le plus grand importateur d'hydrocarbures dans le monde. D'autant qu'elle est particulièrement intéressée par l'augmentation des fournitures pétrolières russes pour réduire sa dépendance envers les itinéraires maritimes pouvant être facilement bloqués par les USA. Pas étonnant, donc, que Pékin soit prêt à accorder des crédits colossaux à Moscou comme caution aux fournitures d'hydrocarbures.

De plus, Rosneft s'est entendue avec CNPC pour la création d'une coentreprise visant à exploiter les ressources d'hydrocarbures en Sibérie orientale et la construction d'une raffinerie à Tianjin, dont le lancement est prévu pour fin 2019.

Contrairement à Gazprom qui s'oppose à l'octroi, aux compagnies chinoises, d'une part dans les champs de gaz en Sibérie orientale, Rosneft comprend que la création d'une coentreprise motive les Chinois à s'investir dans la modernisation du secteur énergétique russe et le développement de l'infrastructure. Il est certainement plus intéressant pour la Chine d'être un partenaire stratégique que de jouer le rôle de simple consommateur d'hydrocarbures.

Hormis Rosneft et CNPC, il faut également relever le projet Yamal LNG dont le bloc de contrôle appartient à Novatek. Ce projet concerne la construction d'une usine de production de gaz naturel liquéfié (GNL) et l'exploitation du gisement de Tambeï du Sud, où la part chinoise s'élève à 20%, par l'intermédiaire de KNKK.

L'"approche intégrale" d'Igor Setchine

Cependant, la Chine n'est pas l'unique partenaire stratégique de la Russie dans la région.

Le sens du projet "asiatique" consiste à faire participer tous les acteurs clés de l'Asie-Pacifique, notamment le Japon – principal rival régional de la Chine, capable d'équilibrer son influence.

Bien que par solidarité avec d'autres pays du G7 les politiciens japonais soient contraints d'adhérer aux sanctions antirusses, les entrepreneurs ne s'en réjouissent certainement pas. Contrairement aux puissances européennes, contrôlées, le Japon ne peut pas se permettre le luxe de rester en dehors de l'activité commerciale asiatique. Récemment, une grande compagnie japonaise a signé un accord pour la fourniture d'huile de moteur en Russie.

Quand on a demandé à ses représentants ce qu'il en était des sanctions, leur réponse fut laconique: "L'Ukraine est loin, les affaires sont plus importantes à nos yeux".

Quand Rosneft a décidé de développer son propre commerce gazier, elle a invité les investisseurs japonais à prendre part à la construction d'une usine de GNL en Extrême-Orient, dont le lancement est prévu au nord de Sakhaline en 2018-2019. Une proposition alléchante qui va certainement séduire les Japonais. D'autres projets d'exploitation et de raffinage d'hydrocarbures en Sibérie orientale et en Extrême-Orient pourraient également intéresser les compagnies japonaises. D'autant que les géants tels qu'Inpex, Mitsui et Marubeni ont déjà acquis une grande expérience de collaboration avec Rosneft dans la réalisation du projet Sakhaline 1, sur le plateau nord-est de l'île.

Beaucoup d'espoirs reposent également sur les compagnies pétrolières indiennes, notamment pour Omskneftegazservis (ONGS). Surtout après la victoire du parti Bharatiya Janata aux élections, dont le chef Narendra Modi sympathise avec Poutine et, selon les politologues, compte se rapprocher des pays de l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS) et s'éloigner de l'Occident.

Mais la participation de partenaires étrangers dans certains projets de la compagnie n'est pas une nouveauté. Ce qui est révolutionnaire, c'est la proposition d'Igor Setchine d'élaborer une "approche intégrale". "Nous sommes prêts à envisager un programme d'investissement conjoint sur toute la chaîne technologique – l'exploitation, l'infrastructure, le raffinage et le transport des hydrocarbures", a déclaré le président de Rosneft au forum d'investissement russo-japonais. Et cette proposition s'adresse à toutes les grandes compagnies
d'Asie du Sud-Est.

Il est donc question de l'achat d'hydrocarbures par les pays asiatiques mais aussi de l'exploitation conjointe, avec Rosneft, des gisements difficiles d'accès en Sibérie orientale et sur le plateau continental, de l'investissement dans la réorientation de l'infrastructure russe vers l'Asie, de la construction de raffineries pétrogazières et du développement des couloirs de transport, avant tout de la Route maritime du nord.

Surtout, la Russie est prête à coopérer pour l'exploitation du plateau arctique – ce qui intéressera forcément les compagnies asiatiques. En effet les gisements du plateau arctique sont titanesques - selon les experts la région renferme 30% des réserves d'hydrocarbures mondiales. Leur exploitation nécessite des technologies uniques et des investissements considérables.

Jusqu'à présent, la majeure partie des investissements arrivait en Russie depuis l'Occident. Cependant, tout pourrait radicalement changer si les plus grandes compagnies de l'Asie-Pacifique adoptaient l'"approche intégrale" de Setchine, acceptaient de financer toute la chaîne technologique - de l'exploitation jusqu'au transport des hydrocarbures - et accordaient des fonds pour conquérir la Sibérie orientale et l'Arctique. L'Occident ne peut pas se permettre des investissements aussi conséquents dans l'économie russe, même s'il le souhaitait, mais c'est à la portée des pays asiatiques. Il serait dommage pour eux de ne pas en profiter.

La politique russe en Asie s'est toujours distinguée par une approche semi-intuitive.

Le premier ministre de la Russie impériale, Serge Witte, qui avait réussi à imposer à l'époque le projet d'un chemin de fer passant par la Chine, soulignait déjà que "dans le jeu mondial, la Russie est tentée d'utiliser la carte chinoise contre ses adversaires européens".

Pour la première fois de l'histoire, la Russie est vraiment prête à se tourner vers l'Asie. Ce n'est pas surprenant.

Comme l'a très bien fait remarquer un journaliste de la revue égyptienne Al Ahram, "sous nos yeux apparaît un monde multipolaire à l'accent asiatique".


L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction

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