Y a-t-il la vie après le licenciement ?

Y a-t-il la vie après le licenciement ?
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Deuxième suicide à Lampaul-Guimiliau, une commune bretonne de 2000 habitants. Alain J., l’ex-employé de l’usine Gad a mis fin à ses jours au cours du week-end dernier. C’est le second cas depuis le mois d’octobre et depuis la fin de l’activité de l’usine.

« Après la tristesse, ce sont bien un sentiment d’abandon et de révolte qui dominaient ce lundi chez ses anciens collègues, – témoigne la presse locale, - Certains menaçaient même de se rendre sur le site de Josselin pour y « demander des comptes ». L’épouse du défunt a tout de suite passé un appel ce matin : « S’il vous plait, ne vous servez pas de notre malheur, c’est déjà assez dur comme ça. Ce n’est pas le boulot qui l’a tué, même s’il aimait travailler à Lampaul. »

Mais il y avait le premier suicide aussi, celui d’un ancien employé de l’abattoir Gad. Il a passé 28 ans de sa vie chez Gad et s’est donné la mort le 22 novembre dernier, après s'être battu pendant plusieurs mois contre la fermeture de son usine à côté de ses camarades.

Il s'est pendu à un arbre. Dans son jardin. Le soir même de la visite des ministres Michel Sapin et Guillaume Garrot sur le site de l'abattoir. L'ex-employé était pourtant l'un des seuls - sur plus de 800 licenciés - à avoir retrouvé du travail.

Difficile de parler tout de suite après les faits. Les faits si tragiques. On comprend la douleur de la famille. Mais, malheureusement, le phénomène n’est pas nouveau. On se souvient, tous, d’une suite tragique de plusieurs dizaines des suicides dans la compagnie « Orange », et on sait très bien que la cause du dernier geste irréversible n’est jamais unique.

Ce n’est jamais une seule raison qui pousse vers la dernière limite.

Et, pourtant, l’État ne reste pas les bras croisés. Le pacte d'avenir pour la Bretagne a été rendu public le 4 décembre dernier. Selon le Conseil Régional, il consacre une enveloppe de près de deux milliards d'euros à la région, dont près d'un milliard pour un plan en faveur du secteur agri-agroalimentaire, en pleine crise. Ce document de 88 pages a été envoyé aux membres du Conseil économique social et environnemental, aux élus bretons et aux acteurs économiques et sociaux.

Autre idée constructive est portée par les anciens cadres de l'abattoir de Lampaul- Guimiliau, trois mois après le licenciement des 889 salariés du groupe Gad SAS. Ce projet prévoit l'embauche de 250 personnes.

Proportion toujours déséquilibrée… mais c’est un pas.

Au moment du licenciement, qu’on le veuille ou non, chacun se retrouve avec une question de l’avenir. Et là, il y a deux pas.

Dans le premier, souvent, le salarie est accompagné et épaulé par le syndicat, C’est grâce à eux que les salariés de Gad ont obtenus le gain de cause dans l’affrontement avec la CECAB, l'actionnaire principal, qui s'engageait à payer l'intégralité des sommes qu'elle devait à chaque salarié. Les ouvriers ont demandé (et obtenu!) le paiement des jours des grèves de tous les salariés de Gad SAS pour l'année 2013 et le doublement de l'indemnité légale de licenciement.

Mais une fois que la tension tombe, la question reste entière : « et maintenant ? »

Et là, chacun répond comme il peut.

En commettant parfois l’irréparable…

Nous avons joint par téléphone le délégué syndical de la Force Ouvrière sur place, Olivier Le Bras et lui avons demandé de commenter la situation en cours.

Olivier Le Bras. L’entreprise a fermé le 11 octobre. Où, officiellement, le Tribunal de Commerce de Rennes a annoncé la fermeture du site. Les salariés sont au chômage depuis le 29 novembre. On cherche un nouvel emploi. On sait qu’il y a un projet porté par des anciens cadres des Gad qui ont pour objectif de relancer l’abattoir avec 250 emplois à la clé. Ce projet pour nous est essentiel, car malheureusement depuis le 29 novembre on a eu deux personnes qui se sont suicidés. Un – c’est trop, deux – c’est beaucoup trop. On espère que tout ça ne va pas donner de mauvaises idées aux autres salariés. C’est une situation à la fois complexe et difficile, où un petit espoir est à notre portée. On espère que ce projet pourrait aboutir.

LVdlR. Quel est le sens de ce projet ? Comment on peut redresser la situation ? Je connais Lampaul-Guimiliau, c’est un site qui n’est pas très grand. Chaque personne compte. Chaque personne est concernée aussi.

Olivier Le Bras. Ce projet est construit, je n’ai pas tous les tenants et les aboutissants. Je sais qu’ils le construisent d’une façon novatrice dans la filière. Cela veut dire, ils veulent créer de la valeur ajoutée sur le cochon, ce qui est à l’heure actuelle n’est plus le cas. Tous les abatteurs ne cherchent qu’à faire du volume… du volume… du volume. Ils n’ont pas besoin d’une grande capacité d’abattage, pas non plus d’un grand site. C’est aussi pour cela que le site de Lampaul les intéresse, car au niveau technique, il est toujours à la pointe de technologie. Ils ont tous les atouts ici pour lancer ce genre d’industrie.

LVdlR. Pensez-vous que le projet de la décentralisation qui est en train d’être débattue à l’Assemblée Nationale, peut donner plus de possibilités dans le cas précis du site de Lampaul-Guimiliau ? Vous êtes « pour » ou « contre » la décentralisation ?

Olivier Le Bras. Honnêtement, je suis « pour » la décentralisation. Par contre, je ne suis pas forcement pour la régionalisation. Je ne suis pas pour couper les régions du reste du monde. Je pense que chaque région a sa spécificité. Les seuls personnes capables à savoir quelles spécificités existent dans leurs territoires, ce sont les gens « du coin », « du pays » Je pense qu’il faut des décisions qui puissent être apportés directement des territoires, en Bretagne, au Pays Basque. Arrêter de faire venir tout de Paris. Malheureusement, on n’a pas de bonnes solutions pour les départements et les régions.

LVDLR. On a parlé de la décentralisation, comme d’un remède… d’une possibilité de dénouer ce « mille-feuille », ce « sac à nœuds » d’administration à tous les niveaux nationaux… Il y a l’unité la plus petite – la commune. Comment une commune peut participer à la préservation de l’emploi? Surtout la commune si petite comme Lampaul-Guimillau… Comment le pouvoir local participe aussi à cette crise économique qui concerne, comme on le voit, chaque personne ?

Olivier Le Bras. Je pense qu’il faut revoir le fonctionnement politique qui est mis en place à l’époque actuelle – le comité des communes. Il ne faut pas oublier qu’en France il y a les « comites de communes » qu’ont peut-être plus de capacités que des communes. Je pense qu’il faut donner du pouvoir à ces organisations-là. Il faut voir comment on imbrique la politique et le privé. Parce qu’il a des représentants de l’Etat, que ça soit les communes ou les comités de communes, conseil régional, conseil général… Toutes ces organisations regroupent des élus. Il y a - à revoir ce fonctionnement pour qu’on puisse trouver des solutions sur le drame humain qui s’est passe à Lampaul-Guimillau. Je n’ai pas d’idée magique pour trouver la solution, amis je pense qu’il faut y réfléchir, essayer de voir comment réorganiser des pouvoirs de ces organisations.

LVDLR. Vous avez dit que vous êtes contre la régionalisation. Mais les bretons sont très forts dans l’organisation d’entraide. Ils sont plus soudés, à mon avis extérieur, que dans d’autres régions… Pensez-vous que la Bretagne a vocation de s’agrandir ? En ajoutant la Pays de la Loire… ou on est aussi bien dans les frontières de la Bretagne actuelle ?

Olivier Le Bras. C’est un débat qui est de longue date - qu’on rajoute Nantes et le Loire-Atlantique. Pour moi c’est un peu tôt pour réfléchir à tout ça. La Bretagne historiquement comportait Nantes, mais le monde a évolué, il ne faut pas l’oublier. Économiquement il a évolué. Il faut voir ce que cela va engendrer pour les autre départements, si on rajoute Nantes aux départements bretons. Si on prend Nantes en département, il ne faut pas que Finistère se retrouve au bout de la pointe sans appui. Je pense que cela se discute, je n’ai pas d’avis bloqué là-dessus. Si la décision est prise, il faut que cela apporte à Nantes et aux départements, et non que cela profite seulement aux quelques-uns. »

Mais à Lampaul-Guimillau c’est un équilibre à tout jamais déséquilibré.

Un pacte d’avenir pour la Bretagne, d’un côté, et une vie d’une personne qui n’aura plus jamais d’avenir, de l’autre.

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