Corée du Nord : images de guerre

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Jean-Dominique Merchet - Sputnik Afrique
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Guerre des images dans la péninsule coréenne. Mais guerre tout court ?

Guerre des images dans la péninsule coréenne. Mais guerre tout court ? Sauf enchaînement catastrophique, nous n’en sommes pas là, même si le comportement hystérique du régime communiste de la République « populaire démocratique » (sic) de Corée ne laisse pas d’inquiéter.

Guerres des images ? Deux photos récemment diffusées par l’agence officielle KCNA en témoignent. La première, publiée le 26 mars, illustre un exercice de débarquement amphibie sur la côte orientale du pays. Des aéroglisseurs arrivent sur une plage enneigée et l’on voit les premiers soldats monter à l’assaut. L’AFP, qui avait dans un premier temps diffusé cette image, a constaté – grâce au logiciel spécialisé Tungstène – qu’elle avait été trafiquée ! Des hydroglisseurs ont tout simplement été copié-collés sur la même photo… Ce n’est pas une première. En 2008, l’Iran avait déjà publié une photo montrant le tir simultané de plusieurs missiles sol-sol. Un fake où des missiles avaient été rajoutés à coup de logiciel graphique pour faire plus forte impression. Ces « villages Potemkine » de la propagande militaire sont vieux comme le monde… On se souvient de la fausse armée (First United States Army Group) que le général George Patton commandait en Angleterre, en 1943-44, pour laisser croire aux Allemands qu’un autre Débarquement était possible dans le Pas-de-Calais. Reste que les petites manœuvres médiatiques d’aujourd’hui se dégonflent comme des baudruches avec l’aide d’un bon logiciel…

Autre photo : celle de Kim Jong-Un, troisième dirigeant de la dynastie communiste coréenne. Rendue publique le 29 mars, on y voit le jeune homme à l’allure très Gangnam Style assis autour d’une table autour de laquelle se pressent quatre officiers généraux. Derrière eux, une carte sur laquelle on peut lire, en coréen : "Plan de frappes des forces stratégiques sur le continent américain". Carrément ! C’est évidemment n’importe quoi. D’abord parce que la Corée du nord ne dispose pas de capacités de frappes stratégiques sur le continent américain. Elle s’emploie à s’en doter, en y consacrant des sommes disproportionnées par rapport à l’état désastreux de l’économie du pays. Pyongyang a deux fers au feu : un programme nucléaire et un programme balistique. Lorsque les deux auront aboutis, le régime communiste disposera alors d’une capacité de frappes stratégiques. Mais nous n’en sommes pas là, même si l’on s’en rapproche : trois essais nucléaires ont été effectués, dont deux avec succès, et la Corée du nord dispose de lanceurs capables de mettre un satellite en orbite. Reste à « militariser » les têtes nucléaires et le pays aura, un jour prochain, une technologie comparable à ce qui se faisait… dans les années 60. Ce n’est pas rassurant pour autant. Autre preuve du n’importe quoi : si Pyongyang avait des « forces stratégiques » opérationnelles, la dernière chose que les dirigeants feraient serait d’exposer leur « plan de frappes » sur une photo diffusée par l’agence de presse officielle… Toutes les puissances nucléaires ont des « plans de frappes » et c’est l’un de leurs documents les plus secrets. Une anecdote : en France, le Premier ministre peut se le faire présenter personnellement, mais ce n’est pas le cas de son directeur de cabinet !

Bref, nous sommes en pleine gesticulation médiatique et politique. Et la réplique ne s’est pas faite attendre. Le Pentagone a rapidement communiqué sur l’engagement de deux bombardiers furtifs B-2 dans les manœuvres militaires américano-sud-coréennes Foal Eagle en cours. Une photo représente l’une de ses splendides ailes volantes dans un ciel hivernal. Goûtons l’ironie de la chose : on nous montre un avion qui a été conçu pour, justement, ne pas être vu ! Le Northrop B-2 Spirit est le dernier rejeton de la guerre froide. Il a été construit (à 21 exemplaires) pour pénétrer l’espace aérien soviétique et aller détruire les rampes de lancement mobiles de missiles stratégiques. Le message délivré aux communistes coréens est limpide : si vous devenez vraiment trop menaçant, on peut venir chez vous avec nos avions indétectables et casser toutes vos installations stratégiques. Et pour faire bonne mesure, quatre jours plus tard, les Etats-Unis annonçaient l’engagement de chasseurs furtifs F-22 de l’US Air Force, le nec plus ultra de la domination aérienne.

Cette guerre des images se double évidemment d’une guerre des mots. Par la voix de son secrétaire à la Défense Chuck Hagel, Washington se dit prêt à faire face « à toute éventualité », alors que Pyongyang se déclare en « état de guerre » avec sa voisine du sud – ce qui est juridiquement vrai depuis la fin de la guerre de Corée, il y a soixante ans. A Séoul, le gouvernement est prêt à « une riposte sévère et immédiate » et évoque une « dissuasion active » - c’est-à-dire des frappes préemptives en cas de menaces imminentes. L’ambiance est lourde, mais, heureusement, elle relève, pour une bonne part, du théâtre. Certes, rien ne dit que l’affaire ne se terminera pas sans quelques échanges de tirs frontaliers, mais elle semble relever plus de problèmes intérieurs au régime communiste que d’une crise internationale. Personne, à commencer par la Chine, n’a, en effet, intérêt à ce que les choses dérapent. C’est rassurant. Cette fois encore, la guerre devrait en rester aux images et aux mots. Mais mieux vaudrait pourtant que les dinosaures nord-coréens arrêtent de jouer avec les allumettes. Une bonne fois pour toutes.

L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction.

* Jean-Dominique Merchet, journaliste spécialisé dans les affaires de Défense. Auteur du blog français le plus lu sur ces questions, créé en 2007. Ancien de l’Institut des hautes études de défense nationale. Auteur de nombreux ouvrages dont : « Mourir pour l’Afghanistan » (2008), « Défense européenne : la grande illusion » (2009), « Une histoire des forces spéciales » (2010), « La mort de Ben Laden » (2012).

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