Il était le fils d’un assureur suisse qui s’était installé à Moscou et qui avait fait souche. Il fut tenté très tôt par les Arts, et fut étudiant à l’école de peinture, de sculpture et d’architecture de Moscou de 1892 à 1898. C’est ici qu’il reçoit l’enseignement de professeurs réputés parmi lesquels Abram Arkhipov qui a marqué son époque et dont plusieurs œuvres, surtout des peintures de paysages et de la nature se trouvent actuellement dans la célèbre galerie moscovite Tretiakov, consacrée pour une bonne part à l’Art russe. Juon intègre ensuite l’atelier du non moins réputé Valentin Serov, également paysagiste russe mais qui est surtout connu pour les étonnants portraits qu’il a laissé comme La Jeune fille aux pêches en 1887. C’est à cette école qu’il acquiert ses lettres de noblesses et commence à se faire une réputation.
Comme c’est le cas de beaucoup d’artistes russes, Juon voyage et se rend bien entendu à Paris le centre culturel mondial le plus important de cette époque. C’est à Paris que les meilleurs artistes du temps pouvaient se rencontrer notamment sur la fameuse butte de Montmartre. Paris est également en 1900, certainement l’une des villes les plus russes du Monde… Ici se bouscule l’aristocratie russe, dans le Paris chic qui fait rêver toute la planète. Mais dans la foule se pressent aussi des écrivains, des artistes, des aventuriers, des voyageurs et même quelques terroristes et anarchistes que la France s’efforça de maîtriser et d’expulser. La fameuse alliance Franco-russe avait aussi éveillé un grand intérêt pour la France vis-à-vis de la Russie, tout ce qui était russe était désormais à la mode. A l’inverse, les intellectuels russes, les artistes, la noblesse de Russie s’intéressaient à la France depuis le siècle des Lumières. Se rendre à Paris était donc une sorte de voyage initiatique, un passage obligé auquel Juon ne dérogea pas.
De retour en Russie il fonde son propre atelier dans lequel il donne des cours à partir de 1900. La Révolution viendra interrompre son activité en 1917 mais il aura eu le temps de former des élèves réputés comme Alexandre Kouprine, Vera Moukhina ou les frères Vesnine. Alexandre, Léonid et Viktor Vesnine furent à la tête du mouvement de l’architecture constructiviste, tandis que Kouprine surnommé « le Kipling russe » était un touche à tout, romancier, poète, aviateur, explorateur et aventurier. Vera Moukhina fut l’artiste qui réalisa l’imposante sculpture d’un monument pour l’exposition universelle de 1937 à Paris, L’Ouvrier et la Kolkhozienne. Cette statue orna le pavillon de l’Union soviétique qui faisait face à celui de l’Allemagne nazie, avant d’être rapatrié à Moscou où vous pouvez toujours l’admirer surplombant le musée et palais d’exposition qui porte le nom de l’œuvre.
Avant la Révolution Juon rejoint aussi en 1903 l’Union des artistes russes, et fait partie de la fameuse association « Le Monde de l’Art ». A partir de 1898 ce groupe rassembla des artistes russes qui s’attachèrent à prôner un renouveau pictural russe, moins oriental, plus tourné vers l’Europe inspiratrice, vers l’Art nouveau ou le symbolisme. Cette organisation compta vite de riches mécènes comme Savva Mamontov et la Princesse Tenicheva et se dota en 1899 d’une revue portant le même nom. Mamontov était un mécène immensément riche tirant sa fortune des chemins de fer russes et des puits de pétrole de Bakou. Il avait constitué une incroyable collection qui fut confisquée un temps par le pouvoir tsariste et il fut emprisonné en 1900 pour des malversations financières qu’il n’avait pas commises. Sa collection fut versée pour l’essentiel dans celle de l’actuelle galerie Tretiakov.
Quant à la Princesse Tenicheva qui avait fait des études d’arts à Saint-Pétersbourg, elle put se réfugier en Crimée au moment de la Révolution de 1917 et émigrer en France en 1919 où elle est décédée un jour de 1928 à Saint-Cloud. Aristocrate, son désintéressement n’en était pas moins très grand et elle fit don en 1911 de sa collection d’art populaire russe au Musée d’ethnographie et d’art décoratif après avoir créé un musée d’art antique russe à Smolensk. C’est également dans « Le Monde des Arts » que Serge Diaghilev fut au contact de la princesse russe qui lui apporta son aide financière. Diaghilev devait fonder en 1907 les célèbres Ballets russes pour ne donner que ce célèbre exemple. Juon pendant ce temps poursuit sa carrière et en 1912 il approche pour la première fois le monde de la décoration théâtrale pour l’opéra Boris Godounov du compositeur russe Moussorgski. Il retravaillera en 1940 avec Modeste Moussorgski pour un autre opéra du génial musicien russe La Khovanchtchina.
La Révolution bien entendu ne va pas épargner Juon. Son frère émigre, les mécènes et la clientèle disparaissent, assassinés ou émigrés mais il persiste à rester en Russie. Contrairement à la plupart de ses amis il refuse de partir et connaîtra des années très difficiles durant la période de la Guerre civile et peu après. Jusqu’en 1925, il connaît une sorte de traversée du désert avant de devenir membre de l’académie des Beaux-Arts. Tout comme son élève Vera Moukhina, il se lance dans la décoration de théâtre, domaine prometteur, et y rencontre quelques succès notamment lors d’un spectacle qui a lieu à Paris au théâtre des Champs-Elysées en 1934 et mettant en scène une pièce de Maxime Gorki. Il reçoit le prix Staline en 1943 et l’année suivante il s’essaye aussi au cinéma, étant directeur artistique du film Ivan Nikouline, marin russe.
En 1950, sa réputation retrouvée et affirmée fait de lui un artiste officiel reconnu par le régime soviétique et il fait le pas de son inscription au Parti communiste en 1951. En 1952, il est nommé directeur de l’académie des Beaux-Arts de Leningrad poste qu’il occupera jusqu’en 1955. Il est à la fin de sa vie professeur à l’institut Sourikov à Moscou et directeur de recherches à l’académie des Arts de l’Union soviétique. La consécration suprême vînt en 1956 où il est nommé premier secrétaire de l’Union des artistes soviétiques. Il prend la plume à cette date écrivant deux ouvrages dont le second paraîtra après sa mort en 1959, Moscou dans mon œuvre et A propos de l’Art sorte de testament posthume de l’artiste au crépuscule de sa vie. Il décède en 1958 laissant une œuvre monumentale non pas par le nombre mais par l’empreinte indélébile de Juon sur l’art russe.


