Séisme de L'Aquila : peut-on condamner des scientifiques pour un mauvais pronostic ?

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Le tribunal italien de l'Aquila a condamné sept sismologues à six ans de prison ferme pour une erreur de pronostic sur le tremblement de terre survenu dans cette ville en 2009.

"Il n'existe encore aucune méthode infaillible pour prédire, à court terme, un tremblement de terre. Il serait donc immoral et néfaste pour la science de traduire en justice les scientifiques auteurs d'une mauvaise prévision. C'est le retour au Moyen Âge, au procès de Giordano Bruno", déclare Oleg Starovoïtov, directeur adjoint du département de géophysique à l'Académie des sciences de Russie.
   
Le tribunal italien de l'Aquila a condamné sept sismologues à six ans de prison ferme pour une erreur de pronostic sur le tremblement de terre survenu dans cette ville en 2009.
   
Le 6 avril 2009, ce séisme avait emporté la vie de 309 personnes, 1 500 avaient été blessées et 30 000 avaient perdu leur domicile dans la catastrophe.

La communauté scientifique a déjà envoyé au président italien une lettre ouverte, demandant de mettre fin aux représailles judiciaires contre la science.
   
Un sismologue russe, qui a témoigné au tribunal de l'Aquila du côté de l'accusation, a accepté d'en parler. Selon lui, les sismologues n'ont pas été jugés comme des scientifiques mais en tant que membres d'une commission administrative engagée par l'Etat pour minimiser les risques d'une éventuelle catastrophe naturelle. Dans le cadre de ces fonctions, ils auraient fait preuve de négligence.
   
Le fantôme du bûcher de Giordano Bruno
   
"Je ne comprends toujours pas de quoi on m'accuse", a déclaré Enzo Boschi, l'un des sismologues condamnés après l'annonce du verdict.
   
"Personnellement, je suis convaincu que je ne suis pas coupable ni devant Dieu ni devant les hommes", a déclaré son collègue Bernardo De Bernardinis.
   
"Il n'existe encore aucune méthode infaillible pour prédire, à court terme, un tremblement de terre. Il serait donc immoral et néfaste pour la science de traduire en justice les scientifiques auteurs d'une mauvaise prévision. C'est le retour au Moyen Âge, au procès de Giordano Bruno", déclare Oleg Starovoïtov, directeur adjoint du département de géophysique à l'Académie des sciences de Russie.
   
"A la lumière de la condamnation, en Italie, de sept spécialistes et experts en sismologie pour leur mauvais pronostic du tremblement de terre de l'Aquila en 2009, on pourrait également lancer une campagne en Russie pour condamner les groupes de scientifiques et le personnel du ministère des Situations d'urgence pour "fausse alerte". Heureusement, on n'atteint pas encore un tel degré d'absurdité… En suivant l'exemple de l'Italie, beaucoup de scientifiques renonceraient à poursuivre leurs recherches dans ce domaine pour éviter d'être responsables des échecs scientifiques. Par conséquent, le problème des prévisions sismiques pourrait rester sans réponse pendant encore des décennies", écrit Evgueni Rogojine, directeur adjoint de l'Institut de physique de la Terre à l'Académie des sciences de Russie, dans une lettre officielle de l'Institut répondant à la question de savoir si une situation similaire pouvait se produire en Russie.
   
Victimes du service public
   
Vladimir Kossobokov, membre de l'Institut théorique pour la prévision des tremblements de terre et de la géophysique mathématique a assisté au procès en tant que témoin, du côté de l'accusation. Il a été convié au tribunal par l'avocate de la partie civile Vania della Vigna, qui représente les intérêts des proches de groupes d'étudiants morts sous les décombres de leur résidence, à titre d'expert indépendant spécialiste du danger sismique.
   
Selon Vladimir Kossobokov, en Italie, où les séismes sont fréquents, il existe une culture séculaire de la vie sous le risque permanent d'un tremblement de terre. Les gens sont habitués à réagir au danger et, en cas de pronostics défavorables, ils quittent leurs maisons et passent la nuit dans un endroit plus sûr - leur voiture par exemple. Pour cette raison, aux yeux des Italiens, une information erronée sur la situation sismique n'est pas une erreur académique mais un crime grave.
   
"Le laboratoire national Gran Sasso, de l'Institut de physique nucléaire où les scientifiques observent les neutrinos, est proche de l'Aquila. L'un de ses membres, Giampaolo Giuliani, qui enregistrait les émanations du gaz radon de la croûte terrestre, a constaté leur croissance progressive : c'est le signe qu'un fort tremblement de terre approche. Giampaolo Giuliani en a averti le département local de la Protection civile et, sans attendre une réponse de leur part, a commencé lui-même à prévenir la population d'une menace accrue", explique Vladimir Kossobokov.
   
L'expert était très surpris par la conclusion de la commission dirigée par Franco Barberi et Enzo Boschi. Il dit même avoir voulu contacter ce dernier.
   
"Après tout, Barberi était rédacteur du rapport national constatant une vulnérabilité particulièrement élevée de l'Aquila. Quant à Boschi, il affirmait dans ses publications au milieu des années 1990 qu'un puissant tremblement de terre devait se produire près de l'Aquila dans les décennies à venir - et que cette région était la plus exposée de l'Italie", déclare Vladimir Kossobokov.
   
Selon lui, des sismologues aussi qualifiés auraient parfaitement pu apprécier le risque accru d'un séisme. L'expert ignore pourquoi ils n'ont rien fait.
   
"Cette condamnation est un cas sans précédent, cela ne s'était encore jamais produit nulle part dans le monde. Je pense qu'il est tout de même exagéré de la comparer au procès de Giordano Bruno, comme on le fait actuellement. Ce ne sont pas des scientifiques qui ont été condamnés mais des membres d'une commission administrative créée par l'État, dans le but précis d'empêcher au moins une partie des pertes importantes en cas de catastrophe naturelle", déclare M. Kossobokov.
   
Erreur judiciaire
   
Le chef de la protection civile, Guido Bertolaso, qui ne nie pas son implication dans la conclusion trop rassurante de la commission, a reconnu sa culpabilité pendant le procès.
Son dossier a été classé à part et, si l'enquête considérait les preuves de sa culpabilité comme suffisamment tangibles, son procès serait encore à venir.
   
Oleg Starovoïtov a déclaré qu'en Russie, il n'existait pas de commission semblable.
Une Commission d'experts pour les pronostics est bien subordonnée à l'Académie des sciences de Russie et au ministère des Situations d'urgence mais, même si cette commission établit des prévisions sur le risque sismique dans une certaine région, elle précise toujours sa probabilité et il est ainsi difficile de l'accuser juridiquement si ce pronostic n'était pas correct.
   
"Je ne pense pas qu'un scientifique digne de ce nom oserait prédire un tremblement de terre avec certitude", affirme Oleg Starovoïtov.
   
Par ailleurs, d'après son département, on enregistre près de 450 séismes d'une magnitude de 4 et plus en Russie chaque année. Sept tremblements d'une magnitude supérieure à 6 sur l'échelle de Richter, comme à L'Aquila, ont été enregistrés dans le pays en 2011 dont le plus fort est survenu près de Skovorodino, dans la région d'Amour. Vu la faible densité de population dans cette région, aucune victime n'est à déplorer. Mais cela ne signifie pas que les tremblements de terre, en Russie, ne font jamais de victimes.
   
D'autres erreurs commises par des scientifiques provoquent également des victimes.
Les plus flagrantes se trouvent dans le domaine médical, surtout la pharmacologie.
On constate régulièrement ce genre de cas lorsqu'un médicament conçu scientifiquement s'avère néfaste.
   
Les histoires tragiques faisant suite aux erreurs scientifiques lors de la conception de nouvelles armes sont moins connues. Ces dernières peuvent entraîner des crashs d'avion, des incendies à bord de sous-marins ou désorienter les missiles. Les erreurs théoriques des experts économiques provoquent des crises, entraînant parfois des morts à cause du stress ou de la faim. Sans parler des conséquences de la mise en œuvre des théories scientifiques de Karl Marx et Friedrich Engels.
   
En règle générale, les scientifiques ne ressentent pas personnellement leur erreur. Et même si c'est le cas comme pour les concepteurs de la bombe nucléaire, ils en font une affaire personnelle et s'indignent même de l'idée qu'on puisse les traduire en justice.
   
Le juge Marco Billi d'Aquila a été le premier à lever la présomption d'innocence de la science. Le temps nous dira si sa sentence aura d'autres conséquences pour ce domaine d'activités, hormis une peine concrète pour de scientifiques précis.

S'il n'y en avait pas, tout resterait comme avant, comme à L'Aquila trois ans auparavant.
   
L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction

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