Quelles perspectives pour l’économie russe?

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Jacques Sapir - Sputnik Afrique
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Des 25 au 27 juin s’est tenu à Paris la 43ème session (oui, 43ème, vous avez bien lu…) du Séminaire Franco-Russe sur les problèmes financiers et monétaires du développement de la Russie.

Des 25 au 27 juin s’est tenu à Paris la 43ème session (oui, 43ème, vous avez bien lu…) du Séminaire Franco-Russe sur les problèmes financiers et monétaires du développement de la Russie. Ce séminaire, qui a débuté en 1991 du temps de l’Union soviétique, est le plus ancien lieu de rencontre entre des économistes russes et français.

Cette session fut très différente des précédentes. Les incertitudes que l'on pouvait connaître dans le développement de la Russie étaient, jusqu’à ces dernières années, produit par la Russie elle-même et par ses soubresauts tant politiques qu’économiques. Désormais, l’incertitude principale provient du développement de l’économie mondiale, et en particulier de la crise que la zone Euro connaît actuellement.

L’Europe est à la fois le principal client et le principal fournisseur de la Russie. Même si cette dernière diversifie progressivement son commerce extérieur en direction de l’Asie, elle peut à bon droit s’inquiéter du risque d’une dépression de longue durée qui frapperait l’Europe.

Aujourd’hui le taux de croissance de la Russie est entre 3,5% et 4,5%. La question qui se désormais pose est celle de la soutenabilité de la croissance. Or, une croissance « soutenable » implique un flux d’innovation constant dans l’économie. Ce flux est lié à celui des investissements, et ces investissements sont liés à l’anticipation de la croissance, et donc du marché potentiel de l’économie. On le voit, tout se tient. Si l’investissement est bien l’une des sources de la croissance, et certainement la plus durable, encore nécessite-t-il que la croissance soit déjà présente et offre des perspectives raisonnables de se développer.

Ceci conduit à se demander quel pourrait être le taux de croissance régulier de la Russie dans le futur. Le potentiel de croissance se situe en réalité autour de 6% et il pourrait même, dans des circonstances favorables, aller au-delà. Mais, ce potentiel se heurte aussi à des obstacles dont le moindre n’est pas le manque d’investissement dans la décennie 1990-2000, qui est aujourd’hui très sensible. Ceci provoque différentes catastrophes liées à l’entretien insuffisant des infrastructures, exerce un effet dépressif sur la croissance et tend à faire monter le taux d’inflation structurel. Il faut donc prévoir dès aujourd’hui un plan d’entretien et de remplacement pour ces grandes infrastructures, plan dont on peut penser que son coût se montera à 2% du PIB pour les prochaines années. On peut en mesurer l’impact sur le pays si le taux de croissance se limite à 3,5% par an.

D’un autre côté les besoins de consommation de la population sont très importants, on le voit dans les taux d’équipement des ménages, et ceci crée les conditions d’une croissance importante en Russie pour les prochaines années. De ce point de vue, les anticipations de croissance devraient être très favorable à un effort important pour l’investissement.

La question clef de la transition vers un taux d’accumulation plus élevé se trouve donc être celle du financement d’un effort important d’investissement. Ce n’est pas la première fois qu’une telle question se pose en Russie. Mais il importe, aujourd’hui, de ne pas faire cette transition au détriment de la consommation des ménages comme ce fut le cas à la fin des années 1920, car ceci détruirait la raison d’être ultime de cet effort. Nous pouvons dès lors reformuler la question en disant qu’elle est celle de la possibilité d’un effort d’investissement important s’accompagnant d’un développement tout aussi important de la consommation.

Les liquidités accumulées et disponibles permettent de le faire, mais la question alors se pose de savoir comment mobiliser ces liquidités.

La Russie n’a toujours pas aujourd’hui de système de financement global, même si des éléments de ce système existent. Bien entendu, nous ne sommes plus en 2000, quand le crédit à la consommation était pratiquement inexistant. Les différentes banques publiques qui existent aujourd’hui remplissent en partie le rôle d’un système de financement, mais pas complètement. Il convient donc de mettre en place un système de refinancement global, et ceci passe par la rationalisation du système bancaire.

On pourrait objecter que ce financement pourrait provenir des marchés financiers, en particulier pour les entreprises. Mais, le système fondé sur les marchés financiers montre aujourd’hui sa fragilité. Les marchés d’actions sont extrêmement volatils, et sont loin d’avoir récupérer de la crise internationale de 2008. Quant aux marchés obligataires, ils sont le théâtre d’une spéculation intense qui ne leur permet guère de porter des projets d’investissement à moyen et long terme.

On peut aussi évoquer une nouvelle vague de privatisations. Les arguments en faveur des privatisations sont bien connus : meilleure efficacité et possibilité pour les entreprises privatisées de bénéficier d’un apport en capital de la part du repreneur. Mais ces arguments perdent beaucoup de leur pertinence dès qu’il s’agit des grandes infrastructures. La gestion des grandes infrastructures relève d’un art du compromis entre une rentabilité de court terme et des objectifs de long terme, et il faut se garder d’une approche idéologique.

Ajoutons que l’expérience des privatisations en Russie a laissé de bien mauvais souvenirs, en particulier dans le domaine des services publics. La question du critère d’efficacité est ici critique, et l’on peut penser que, dans de nombreux cas de privatisation, cette amélioration de l’efficacité n’a pas été obtenue. Dans certains cas mêmes, l’efficacité a diminué car le propriétaire privé a cherché à dégager le maximum de liquidités sans se préoccuper de la continuité de l’entreprise.

Le dernier problème se pose sur la nature des entreprises à privatiser. Si l’on privatise des entreprises qui fonctionnent bien, cela est, bien entendu, facile mais n’a guère de sens. Mais, si l’on privatise des entreprises qui fonctionnent mal, l’État ne peut en tirer beaucoup d’argent.

La solution semble donc devoir se trouver dans une coopération entre le financement public, qui aura la charge de développer les grandes infrastructures et d’assurer le financement de certaines activités industrielles clés, et un accès plus facile au capital privé pour développer de nouvelles entreprises. De ce point de vue, la protection des droits de propriété est essentielle, non pas tant pour protéger ces nouvelles entreprises d’une prédation par l’État mais au contraire pour les protéger de la volonté monopoliste d’un certain nombre de grands groupes privés. Le renforcement de la règle de droit, ainsi que de sa rapidité d’exécution, est certainement l’une des conditions importantes d’une croissance importante en Russie.

L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction.

*Jacques Sapir est un économiste français, il enseigne à l'EHESS-Paris et au Collège d'économie de Moscou (MSE-MGU). Spécialiste des problèmes de la transition en Russie, il est aussi un expert reconnu des problèmes financiers et commerciaux internationaux.

Il est l'auteur de nombreux livres dont le plus récent est La Démondialisation (Paris, Le Seuil, 2011).

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