L’éternel thème du bouclier antimissile

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Fedor Loukianov - Sputnik Afrique
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Le thème du bouclier antimissile (ABM) continue de préoccuper le gouvernement russe. Suite aux déclarations très dures la semaine dernière à Moscou, le président russe Dmitri Medvedev a à nouveau abordé ce thème dans l’enclave de Kaliningrad.

Le thème du bouclier antimissile (ABM) continue de préoccuper le gouvernement russe. Suite aux déclarations très dures la semaine dernière à Moscou, le président russe Dmitri Medvedev a à nouveau abordé ce thème dans l’enclave de Kaliningrad. Et bien qu’une large frange de l'opinion publique en Russie et en Occident se soit empressée de mettre ces déclarations sur le compte de la campagne électorale, cela ne résout pas pour autant le fond du problème. L’ABM reviendra à l’ordre du jour encore et encore. Il ne concerne pas la question de la conjoncture dans laquelle il est facile ou du moins possible de passer un marché, mais le problème fondamental de l’ordre mondial, qu’il est convenu d’appeler la stabilité stratégique. L’anéantissement mutuel garanti a toujours été sa base et l’est jusqu’à présent.

On ne peut pas ignorer la présence des potentiels nucléaires immenses, accumulés pendant les années de la confrontation idéologique. Tant que ces arsenaux existent, ils ont pour seul ennemi l’arsenal du camp opposé. Par conséquent, l’écart par rapport au principe, selon lequel il est impossible d’effectuer impunément la première frappe, conduit à une grave déstabilisation. D’autant plus que depuis l’époque de la guerre froide les Etats-Unis ont montré qu'ils possèdent un avantage militaire écrasant et sont prêts à recourir assez facilement à la force militaire.

En d’autres termes, la question de la défense antimissile en tant que possibilité hypothétique d’éviter des représailles sera à l’ordre du jour encore et encore. Et plus on repousse cette discussion sérieuse, plus la question se posera et plus la tension montera. En fin de comptes, la volonté entêtée de l’administration de George W. Bush de lancer la procédure de déploiement de la troisième région de positionnement de l’ABM en Pologne et en République tchèque, sans tenir compte de la réaction de Moscou, a largement contribué à forger l’atmosphère qui régnait entre Moscou et Washington en 2008 et à provoquer le déclenchement de la guerre dans le Caucase.

Le but politique des déclarations de Dmitri Medvedev consiste à dire clairement que le problème de l’ABM demeure et demeurera, et il sera impossible de le contourner ou de l’ignorer. La Russie voudrait éviter des discussions inutiles. Ainsi, la discussion sur l’ABM européen conjoint, qui a commencé après le sommet OTAN-Russie en novembre 2010, n’a mené à rien. Cependant, cette discussion sans aucun résultat clair pourrait donner l’impression d’un accord tacite. C’est la raison pour laquelle le Kremlin estime qu’il doit montrer son rejet, en faisant nettement comprendre que toute nouvelle démarche rencontrerait sa résistance et qu’il ne fallait pas compter sur une capitulation facile de la Russie. Moscou sait ce qui arrive lorsqu’on ne détermine pas clairement sa position. Les Etats-Unis continueront à suivre leur plan initial, et lorsque le projet arrivera à un stade réellement alarmant pour la Russie, et Moscou commencera à protester, Washington haussera les épaules en disant: mais pourquoi vous n’avez rien dit avant?

Evidemment, pour l’instant cette question est plutôt hypothétique. En réalité, les perspectives de l’ABM américain, même dans sa version actuelle simplifiée, sont floues. D’un point de vue technologie ce projet est loin d’être finalisé, et on ignore les perspectives de son financement dans les conditions de restrictions financières croissantes. D’autre part, l’ensemble des initiatives annoncées par Dmitri Medvedev ne comporte que des mesures que Moscou aurait prises indépendamment de la situation autour de la défense antimissile, assorties de menaces rhétoriques. Ainsi il est impossible d’imaginer la Russie dénoncer le Traité de réduction des armes stratégiques (START-3) signé et ratifié avec beaucoup de peine, qu’elle avait elle-même initié. Notamment étant donné que la Russie s’est déjà pliée à toutes les restrictions, et que ce traité est surtout destiné à limiter les moyens des Etats-Unis. Il serait plus qu’étrange pour Moscou de menacer de faire ce genre de choses, car ce serait le meilleur cadeau que la Russie puisse faire aux républicains du Congrès américain.

Cependant, il ne s’agit pas de particularités mais du principe en vertu duquel  il faudra discuter le thème de l’ABM de toute façon. Certes, rien ne se passera avant le printemps 2013, car les Etats-Unis plongent dans la campagne électorale, et il est proscrit durant cette période de soulever des thèmes aussi complexes et délicats, car cela ne ferait qu’aggraver les choses. La nouvelle administration américaine, que ce soit après la réélection d’Obama ou la victoire de son rival républicain, formulera beaucoup de choses d’une autre manière. Par exemple, les républicains reviendraient certainement aux idées de Bush: pourquoi chercher à s’entendre avec la Russie?

En Russie beaucoup de choses changeront également: on ignore pour l’instant les priorités et les objectifs de la prochaine présidence de Vladimir Poutine.

Très probablement, le prochain cycle de la discussion sur l’ABM sera décisif, et une aggravation significative des relations russo-américaines est tout à fait possible. La Russie (et probablement la Chine, qui observe pour l’instant en silence cette confrontation mais qui est tout autant préoccupée par l’ABM américain) fera beaucoup d’efforts pour tenter d’arrêter les Etats-Unis. Cependant, il est difficile d’imaginer que Washington renonce à l’ABM, car l’idée du caractère bénéfique de ce projet est ancrée trop profondément dans la conscience politique américaine. Et la Russie devra alors décider quelle est l’attitude à adopter sachant qu’il sera impossible de conserver la même approche de la stabilité stratégique.

L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction

 

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