La Libye sans Kadhafi: un abîme de questions

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Fedor Loukianov - Sputnik Afrique
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L’OTAN termine la campagne libyenne en annonçant une nouvelle victoire du bien sur le mal et le triomphe de la liberté.

L’OTAN termine la campagne libyenne en annonçant une nouvelle victoire du bien sur le mal et le triomphe de la liberté. Barack Obama a déclaré que la voie de la démocratie s’était ouverte pour le peuple libyen. Le corps nu et mutilé de Mouammar Kadhafi, qui au lieu d’être immédiatement enterré a été exposé dans la chambre froide d'un supermarché pour "distraire le public", symbolise certainement le triomphe de la justice. Ainsi, l’Alliance ne s’est pas battue en vain, ses valeurs triomphent sur le sol libyen.

Il faut terminer l’opération au plus vite afin que les événements à venir ne fassent pas d'ombre à la brillante victoire. Or, il est possible d’imaginer la suite du scénario en réunissant à la fois l’expérience accumulée en Irak, en Afghanistan et en Somalie.

Ainsi, le meurtre de Kadhafi élimine le principal facteur qui soudait la coalition libyenne très hétéroclite. La haine du dictateur et la volonté de se venger rassemblait ses membres, mais désormais l’argent et le pouvoir passent au premier plan.

La Libye est un pays complexe qui abrite divers groupes territoriaux et tribaux. La base de la gouvernance de Kadhafi était, bien sûr, la violence, mais l’affaire ne s’arrêtait pas là. Le système d’accords avec les chefs des tribus et de la corruption directe des plus importants seigneurs locaux se combinait avec une répartition (certes modeste) des revenus pétroliers au sein de la population, ce qui contribuait à lui offrir un niveau de vie supérieur par rapport aux pays voisins. En fait, les réformes libérales déjà proposées par les conseillers occidentaux ne provoqueront rien d’autre auprès de la population que l’irritation après de longues années de paternalisme.

On ignore complètement dans quelle mesure les nouvelles autorités pourront rétablir le système d'équilibre des intérêts, plus précisément en créer un nouveau. La défaite écrasante des kadhafistes et l’élimination du colonel ne signifie pas encore que le pays est sous contrôle. Une guerre de résistance des partisans de l’ancien régime pourrait éclater, mais un autre scénario semble plus plausible. On pourrait plutôt s’attendre de facto à l’autonomisation de certaines régions, qui soit ne se plieront pas aux directives de Tripoli, soit monnayeront leur coopération en formulant en permanence des revendications politiques et matérielles. Beaucoup de choses dépendent du comportement des nouvelles autorités envers les partisans de l’ancien régime. Faut-il s’attendre à des règlements de compte et des purges? L’expérience de l'Irak est claire: même les Américains, en fin de compte, ont reconnu que la dissolution du parti Baas et des structures de l’époque de Saddam Hussein ont plongé le pays dans le chaos pour une longue période.

Toutefois, la notion même de "nouvelles autorités" n’a pour l’instant aucun fond. Bien que pendant le second semestre de l’année le Conseil national de transition ait commencé enfin à être associé à des personnalités concrètes (avant cela la situation était complètement incompréhensible), les relations en son sein sont complexes. Les personnalités les plus connues sont des déserteurs du camp de Kadhafi et au sujet desquelles, en faisant un petit effort (et il sera fait), on pourrait trouver beaucoup de choses compromettantes. Tout le monde craint l’essor de l’islamisme. Les islamistes estiment que leur époque est arrivée, étant donné qu’ils étaient violemment réprimés par le colonel. Dans l’ensemble, la tendance au Moyen-Orient est assez claire: le départ des régimes laïques (en Tunisie, en Egypte, en Libye, et probablement au Yémen et en Syrie prochainement) et par conséquent le renforcement des tendances islamiques. Probablement non linéaire, mais constant.

Une question à part concerne le rôle de l’Occident et son attitude envers la future Libye, en admettant qu’elle reste unie. Les compagnies pétrolières et gazières d’au moins trois pays (la France, le Royaume-Uni et l’Italie) estiment qu’ils ont tous le droit à une place de leader. Paris a commencé la guerre, Rome a les contacts les plus étroits avec son ancienne colonie et Londres a assuré un soutien par sa force militaire et la détermination politique. Il faudra trouver un terrain d’entente pour se partager les trophées, car le sens pratique (s’il y en avait un) de cette guerre consistait à contribuer à la sécurité énergétique de l’Europe et à la prospérité de ses entreprises. Pour les autres régions du monde, la Libye n’a pas grande importance.

Les nouvelles autorités libyennes ont déjà annoncé qu'elles prendraient leurs décisions économiques en fonction de considérations politiques. En particulier, la Russie et la Chine, ainsi que le Brésil et l’Allemagne, qui ne se sont pas montrées enclines à soutenir l’ingérence militaire, ne pourront pas espérer grand-chose. Toutefois, les compagnies russes ont la possibilité de participer aux projets libyens en partenariat avec les sociétés européennes, avec lesquelles elles sont en bons termes. Cependant, la question est de savoir si tout ira bien chez les sociétés des pays alliés: toute perturbation dans l’édification de la nouvelle Lybie conduirait à l’instabilité du milieu d’affaires, or il n’y aura pas de facteur de dissuasion sous la forme des forces d’occupation, comme en Irak. Par ailleurs, selon certains signes indirects, on pourrait supposer que même les dirigeants actuels du Conseil de transition seront des partenaires bien moins accommodants qu’on le suppose en Europe et aux Etats-Unis.

La mort de Kadhafi tire un trait sur toute une époque. Mais elle pourrait marquer non pas la fin, mais bien le début d’une véritable crise en Libye.

L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction

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