Poutine 3.0

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Fedor Loukianov - Sputnik Afrique
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Les commentateurs étrangers spécialistes de la politique étrangère russe ont été privés de leur passe-temps favori. Ils n’auront plus à se casser la tête pour savoir qui au sein du tandem (Poutine-Medvedev) influence le plus la politique étrangère russe.

Les commentateurs étrangers spécialistes de la politique étrangère russe ont été privés de leur passe-temps favori. Ils n’auront plus à se casser la tête pour savoir qui au sein du tandem (Poutine-Medvedev) influence le plus la politique étrangère russe. L’expérience est terminée, et l’éminence grise passe au premier plan. Toutefois, un autre thème a été soulevé, à savoir quels changements marqueront l'attitude du Kremlin.

Vladimir Poutine est diabolisé en Occident, ce qui, compte tenu de son caractère, doit plutôt le flatter. Son aversion pour le politiquement correct combiné à son sens particulier de l’humour renforce l’impression de pression impudente qu’il dégage. D’où le sentiment de partage des rôles ancrée dans l’opinion publique: Poutine l'antioccidental et agressif et le progressiste Medvedev (considéré par défaut comme pro-occidental).

Les caractéristiques personnelles influent, bien sûr, sur la politique, mais de manière bien moindre qu’on ne le croit. La politique du tandem, bien que son visage fût celui de Medvedev, n’était jamais menée à l’encontre de l’opinion et des intérêts de Vladimir Poutine. En reprenant les points clés – la proposition de traité pour la sécurité européenne, la guerre en Ossétie du Sud, le redémarrage entre la Russie et les Etats-Unis et le traité START, l’épopée avec l’Ukraine allant de la confrontation avec Iouchtchenko à la confrontation avec Ianoukovitch, les conflits sévères avec la Biélorussie – ce sont des actions coordonnées.

La sensation de différend est apparue concernant la Libye, car la décision d’utiliser ou non le droit de veto (de la Russie au sein du Conseil de sécurité des Nations Unies - ndlr) avait une importance fondamentale: la Russie a pour la première fois renoncé à sa position consistant à s’opposer à toute ingérence étrangère dans les affaires internes d’un Etat. La position de Moscou sur le veto au Conseil de sécurité des Nations Unies aurait été probablement différente si Poutine avait été président à l’époque. Mais dans l’ensemble la tendance à ne pas s’ingérer à tout va, histoire de faire connaître sa propre opinion existait également pendant la présidence de Poutine. Il suffirait de rappeler sa position prudente pendant la préparation de la guerre irakienne par les Etats-Unis: la Russie gardait ses distances jusqu’à ce que Jacques Chirac et Gerhard Schröder n’aient pas réussi à convaincre Poutine de la nécessité de s’y opposer.

Toutefois l’Irak et ses conséquences ont forcé Vladimir Poutine à renoncer à l’idée d’adhérer au club occidental, ce qui est devenu le point de départ de la formation de son image de marque actuelle. D’ailleurs, dans le cas de la Libye la situation était similaire: après la transformation en guerre de la mesure d’exclusion aérienne, la volonté de Moscou de soutenir les initiatives occidentales s’est nettement refroidie.

Il ne faut pas s’attendre à des changements radicaux dans la politique étrangère russe, bien qu’il faille tenir compte du fait que les collègues européens fatiguent Vladimir Poutine, ce qu’il ne cache pas. Toutefois, Poutine, même irrité, conviendra à la majorité des partenaires désireux de faire du business (au sens économique et géopolitique): il est toujours plus facile d’avoir affaire directement avec l’actionnaire majoritaire. En ce qui concerne l’idéologie et les valeurs, l’évolution des événements dans le monde laisse supposer que ce thème restera pendant longtemps au second plan en cédant la place aux tactiques de survie et de minimisation des pertes.

Vladimir Poutine est plus intéressé par l’Europe que le chef de l’Etat actuel. La marginalisation stratégique du Vieux Continent au fur et à mesure du déplacement de l’accent de la politique mondiale vers le Pacifique ne connaîtra pas de revirement. Cependant, le Kremlin de Poutine examinera plus en profondeur ce phénomène comme une possibilité: plus l’Union européenne est faible, plus il y a de chances de progresser dans les relations avec des pays concrets. Malgré le politiquement correct et la sympathie apparente, les liens entre la Russie de Medvedev et l’Europe ont pratiquement perdu leur contenu. Le retour de Poutine leur apportera des émotions constructives, mais peut-être également un ordre du jour plus sérieux. Avant tout dans le domaine des alliances économiques sur lesquels on pourra tenter par la suite de construire quelque chose de politique. Et les gazoducs Nord Stream et South Stream resteront les projets favoris de Poutine.

La relance sur l’axe asiatique sera probablement déterminée par le facteur personnel: les interlocuteurs en Asie apprécient la possibilité de discuter avec le véritable numéro un de l’Etat. Poutine pour qui la géopolitique est un domaine familier, renforcera dans le développement actif en Asie, avant tout en Chine, l'accent mis sur les risques associés, en le faisant avec plus d’insistance que Medvedev, qui a souligné à maintes reprises le rôle potentiel de l’Orient dans la modernisation russe.

Les relations avec les Etats-Unis ne changeront probablement pas. Le redémarrage, c’est-à-dire la sortie des relations d’une impasse profonde, a été un succès mais il n’est pas allé plus loin. La question de la défense antimissile (ABM), dont Poutine s’occupait pendant ses deux premiers mandants, reste en suspens. Les positions, presque diamétralement opposées, ne changeront pas, mais plutôt se durciront. En fait, le roque du tandem russe pourrait avoir des conséquences négatives pour la campagne électorale de Barack Obama. Il est facile de prévoir les arguments des républicains: la faible position d’Obama a permis de renforcer le régime russe, a garanti à Poutine la possibilité de revenir au pouvoir quasiment pour toujours, et toute sa politique était construite sur des contacts avec un partenaire peu sérieux. C’est injuste, mais ce sont des mots qui viennent aux lèvres.

Dans l’espace postsoviétique, le retour du deuxième président russe a été une mauvaise nouvelle pour Viktor Ianoukovitch, qui est plutôt en mauvais terme avec Poutine, et ne réjouira pas Alexandre Loukachenko. Cependant, dans les deux cas la nature de la politique dépend bien plus de l’ensemble complexe et enchevêtré de conflits et d’intérêts que des personnalités. Il est clair que l’Union douanière (de la Russie, de la Biélorussie et du Kazakhstan - ndlr) promue par le premier ministre restera une priorité, autour de laquelle se construira la politique dans cette région.

Vladimir Poutine va reprendre le contrôle à part entière de la Russie dans une situation où l’interaction entre les phénomènes internes et externes revêt un nouveau caractère. Tous les Etats, indépendamment de leur régime sociopolitique, cherchent aujourd’hui à régler le même problème: comment conserver la stabilité sous la pression de nombreux facteurs (économiques, politiques, culturels, idéologiques) engendrés par la mondialisation. La tension interne, si elle dépasse un certain seuil, entre en résonnance avec eux, puis l’évolution de la situation pourrait devenir incontrôlable. La condition clé du succès est la fiabilité de la structure de l’Etat, ce qui devient également un avantage dans la politique étrangère. En assumant ses fonctions de président, ce sera précisément la tâche de Vladimir Poutine, en réalisant à quel point aussi bien le laxisme que le serrage excessif des vis sont néfastes.

En ce qui concerne les relations avec le monde extérieur, le système de coordonnées de la présidence de Poutine se repartira sur deux axes. Sur le premier, la nécessité d’assurer le développement interne, ce qui est impossible sans l’implication des partenaires et des investisseurs étrangers. Sur le second, le refus d’endosser des responsabilités excédentaires (y compris sous la forme d’intégration d’une structure), car l’imprévisibilité totale du monde actuel pourrait nécessiter d’avoir les mains libres et une souplesse maximale de la réaction.

Le Poutine intégrationniste de la première moitié des années 2000 ne reviendra pas: dans un ordre mondial en pleine dislocation il y a nulle part où s’intégrer. Mais nous ne verrons pas non plus le Poutine de son second mandat: aigri par l’Occident réfractaire et cherchant à prouver que le refus de considérer la Russie comme un partenaire égal est une erreur fatale. Il n’y a plus rien à prouver à qui que ce soit, tout le monde a autre chose à faire. Vladimir Poutine essayera probablement de miser sur la retenue globale, tout en s’efforçant d’utiliser les possibilités qu’offre le processus de l’érosion finale des institutions. Il existe également un scénario extrême: si la situation internationale devenait critique, que ce soit en raison des conflits locaux graves ou d’une crise mondiale avec un effet domino, on verrait alors, peut-être, un quatrième Poutine, mais pour l’instant il est impossible de prédire son comportement.

L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction

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La Russie est-elle imprévisible? Peut-être, mais n'exagérons rien: il arrive souvent qu'un chaos apparent obéisse à une logique rigoureuse. D'ailleurs, le reste du monde est-t-il prévisible? Les deux dernières décennies ont montré qu'il n'en était rien. Elles nous ont appris à ne pas anticiper l'avenir et à être prêts à tout changement. Cette rubrique est consacrée aux défis auxquels les peuples et les Etats font face en ces temps d'incertitude mondiale.

Fedor Loukianov, rédacteur en chef du magazine Russia in Global Affairs.

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