La mort de l'URSS ou le complexe d'infériorité de la puissance perdue

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Fedor Loukianov - Sputnik Afrique
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Le 20e anniversaire de l’effondrement de l’URSS a donné en Russie une nouvelle impulsion aux débats publics sur son héritage. Auparavant ils n’avaient encore jamais atteint une telle intensité.

Le 20e anniversaire de l’effondrement de l’URSS a donné en Russie une nouvelle impulsion aux débats publics sur son héritage. Auparavant ils n’avaient encore jamais atteint une telle intensité. Si l'on considère que cette évolution traduit l'état d'esprit de l’opinion publique, c’est mauvais signe. Il s’avère que la Russie va dans la mauvaise direction, et en s’éloignant du point de départ, la volonté latente d’y revenir devient de plus en plus forte.

Toutefois, en raison des particularités du système politique actuel, la sphère publique est moins un miroir de l’état de la société qu’un espace de manipulation afin de l’influencer. Pour cette raison son examen n’aboutit pas à la pose d’un diagnostic objectif, mais à une tentative pour comprendre les intentions des manipulateurs. Et il y a une certaine confusion, car la discussion dominée par les larmes du regret "Nous avons perdu une telle puissance!", est destructrice pour le pouvoir russe, pour ne pas dire qu’elle sape sa légitimité.

Indéniablement, la disparition l’Union soviétique demeure une blessure douloureuse dans la conscience russe, et ses conséquences géopolitiques, comme l’a fait remarquer Vladimir Poutine, n’ont même pas encore commencé à se manifester. L’URSS était un phénomène mondial historique grandiose, et elle a mérité non pas les escapades théâtralisées typiques de la télévision russe actuelle, mais une discussion sociale sérieuse sur l’essence de cet Etat. La dialectique complexe des erreurs fatales, des atrocités monstrueuses, de l’élan idéaliste et des réalisations remarquables exclut par défaut le style manichéen des talk-shows TV, où "l’argument" est entendu seulement s’il est suffisamment tranchant et caricatural.

On pourrait supposer que les designers du champ informationnel russe, qui soulèvent précisément ce débat, relâchent de cette manière la pression de l’indignation provoquée par l’état des choses actuel. Cependant, en réglant cette question tactique on pourrait se retrouver dans une impasse stratégique.

L’élite russe actuelle n'est ce qu'elle est que grâce à la disparition de l’Union soviétique. Sinon, aucun des dirigeants russes actuels, y compris le tandem suprême (Dmitri Medvedev et Vladimir Poutine - ndlr), n’aurait jamais approché les empyrées du pouvoir. La situation actuelle en Russie est le résultat de la gouvernance des dirigeants postsoviétiques. Dans cette situation, la réouverture des plaies concernant la disparition du "grand pays" remet en doute a) la légitimité, b) le fondement de l’establishment actuel.

L’évocation persistante de l’époque soviétique aurait un sens si l’un des principaux ingénieurs sociopolitiques russes aspirait à faire renaître l’ancien modèle sous telle ou telle forme. Cependant, ce n’est pas l’idée et il n’existe pas de retour vers l’arrière: ni vers une économie soviétique, ni vers le système sociopolitique soviétique. Il serait peut-être utile d’adapter certains éléments de l’expérience du passé à l’époque actuelle, par exemple, en termes de mise en place d’un espace culturel multiethnique, mais cela n’intéresse personne.

La nostalgie est également néfaste pour la politique internationale. La Russie commence seulement à déterminer avec prudence les limites de ses propres intérêts, ainsi que les "lignes rouges", qu’il ne faut jamais franchir, or la démagogie nostalgique ne fait que faire perdre ces repères. Et il ne s’agit pas du fait que la Russie contemporaine n’a pas du tout la même ressource de politique étrangère, que celle de l’URSS, mais le fait est que le monde a également foncièrement changé. Le niveau d’imprévisibilité globale et d’absence de linéarité de processus sont tels que la prudence bien calculée est pratiquement le seul comportement rationnel. Or les tentatives de revenir au "bon vieux temps" en prétendant au poste vacant de l’Union soviétique conduiront à la catastrophe.

Le retour constant au thème de la puissance perdue suscite un complexe d’infériorité, selon lequel la Russie n’est pas une entité politique complète, mais un le membre amputé d’un "véritable pays." Et la situation actuelle ne résulte pas de ses propres actions (même tragiques ou erronées), mais c'est le fruit d’une mauvaise volonté extérieure, immense et terrible. D’une part, c’est une justification rassurante. D’autre part, c’est une nouvelle autodestruction insensée qui transforme la Russie et son prédécesseur d’acteur en objet d’influence. En prenant l’exemple des Etats-Unis, il est difficile de s’imaginer que les Américains rejettent leurs erreurs, même évidentes, sur l’influence extérieure: il faut réparer ses erreurs soi-même.

L’époque postsoviétique est révolue. Les ressources technologiques, politiques et idéologiques léguée par l’ancien pays sont sur le point d’être définitivement épuisées. Et il est stérile de vouloir revenir en arrière, il faut aller de l’avant en tentant de prévoir un avenir incertain, jeter à partir de là de nouvelles bases. Les spectacles sur le thème soviétique mis en scène professionnellement non seulement détournent l’attention des problèmes réels, mais également détruisent la créativité.

L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction

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La Russie est-elle imprévisible? Peut-être, mais n'exagérons rien: il arrive souvent qu'un chaos apparent obéisse à une logique rigoureuse. D'ailleurs, le reste du monde est-t-il prévisible? Les deux dernières décennies ont montré qu'il n'en était rien. Elles nous ont appris à ne pas anticiper l'avenir et à être prêts à tout changement. Cette rubrique est consacrée aux défis auxquels les peuples et les Etats font face en ces temps d'incertitude mondiale.

Fedor Loukianov, rédacteur en chef du magazine Russia in Global Affairs.

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