La bataille des coquillages

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N'importe quel habitant de la capitale vous le dira: dernièrement, Moscou est en effervescence.

Hugo Natowicz, pour RIA Novosti

Comme tous les ans, cela a commencé au printemps. C'est à cette époque que les routes de la capitale malmenées par l'hiver sont systématiquement retirées, puis refaites. Un Européen s'étonnerait certainement: rares sont les pays où l'on reconstruit aussi méticuleusement la chaussée chaque année.

Loin de se calmer, la frénésie des BTP s'est poursuivie pendant l'été. La réfection s'est d'abord étendue aux trottoirs, qui seront pavés dans le centre-ville, au grand dam des dames amatrices de talons aiguilles. Cette ardeur constructive s'est aussi attaquée au cours d'immeubles. Fait louable, on a par exemple adapté les entrées aux personnes handicapées. Des ouvriers œuvrent sept jours sur sept afin de rafraîchir les cours auparavant rendues inaccessibles par les mauvaises herbes, et en faire un endroit convivial. Les parcs d'enfants sont par exemple redevenus praticables.

Pourtant les travaux se sont rapidement heurtés à un obstacle sérieux: les petits garages qui entouraient la cour, en obstruant l'accès. Les enjeux de cette bataille étaient apparemment clairs: le but était de supprimer les "rakouchkas", ces petits parkings individuels rappelant une grosse boîte de conserve arrondie en tôle ondulée. Les rakouchkas (mot signifiant coquillage) posaient problème depuis longtemps. Pendant des décennies, la mairie de Moscou a promis de venir à bout de ces constructions sauvages qui avaient envahi les cours d'immeubles au mépris de la loi. Les propriétaires, eux, refusaient de détruire leurs constructions.

Les Russes attachent une importance particulière à leur voiture: elle symbolise l'individualisme retrouvé, le "je vais où je veux". C'est aussi une extension d'un foyer dénué d'intimité pendant 70 ans de communisme. Traumatisés par l'expérience de la vie en collectivité dans les appartements communautaires, les Russes se sont en quelque sorte rattrapés en idéalisant leur voiture. Il est donc bien logique que la frénésie de l'automobile soit aussi palpable en Russie, qui constituera bientôt le plus gros marché européen selon les analystes: c'est en Russie que tous les constructeurs internationaux rêvent d'ouvrir leur usine pour avoir un accès direct au marché local, les importations étant grevées par des taxes importantes.

Le rakouchka, c'est un peu le prolongement de ce "chez soi" que constitue la voiture aux yeux de nombreux Russes. Cela pose évidemment plusieurs problèmes, tout d'abord d'ordre esthétique. Les cours d'immeubles de Moscou, souvent boisées, pourraient être à mon sens des endroits fort agréables, où il ferait bon flâner. En me promenant dans mon quartier, je suis toutefois souvent déçu par l'omniprésence envahissante de ces constructions terriblement laides, et je soutiens donc leur démantèlement. Les rakouchkas symbolisent à mes yeux ce qui empêche Moscou de réaliser pleinement son potentiel de ville esthétique et agréable à vivre, et constituent un pied de nez à la planification urbaine. En outre, le terrain occupé par les rakouchkas n'appartient en rien à leurs propriétaires, ce qui pose un problème juridique.

Evidemment, les détenteurs de rakouchkas ne l'entendaient pas de cette oreille. Malgré les menaces d'amende de près de 10.000 euros, nombre d'entre eux ont refusé cette intrusion dans "leur" propriété. Citant le Code pénal russe, ils rappelaient à l'aide d'écriteaux que toute destruction de leur propriété était équivalait à un "vol"… Les propriétaires de garages de mon pâté de maisons ont fini par entendre raison, sauf un, dont la rakouchka trônait au milieu du chantier, compliquant immensément la tâche des ouvriers centre-asiatiques et énervant les voisins, qui espéraient enfin pouvoir profiter de leur cour.

Les Russes sont assez sensibles aux changements survenant dans la capitale. Certains voient dans la multiplication des chantiers un excès de zèle du nouveau maire de Moscou, Serguei Sobianine: après une prestation en demi-teinte cet hiver (à la différence de son prédécesseur, il avait peiné à venir à bout du gel recouvrant les trottoirs russes), il semblait vouloir en faire un peu trop l'été venu. Certains le soupçonnent, comme l'ancien maire de Moscou, de vouloir faire profiter le business de sa femme, propriétaire d'une entreprise de BTP, de sa nouvelle position. La plupart des habitants se sont pourtant résignés, et font contre mauvaise fortune bon cœur: que les fonctionnaires profitent de leur position, c'est finalement chose courante en Russie. L'important est que leur activité ait un résultat concret et palpable pour leurs concitoyens.

Pour la petite histoire, le dernier rakouchka a finalement été démantelé, au grand soulagement des voisins. 

L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction

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