De troubles relations

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Hugo Natowicz - Sputnik Afrique
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L'alcool suscite des débats interminables en Russie. L'attitude du pouvoir ne fait qu'ajouter à la confusion.

Il devient de plus en plus difficile d'offrir à boire à quelqu'un en Russie. Proposant récemment un verre de kvas (boisson très légèrement fermentée à base de pain noir) à des ouvriers qui travaillaient dans mon immeuble par une chaude journée d'été, l'un d'eux m'opposa un niet résolu. "Je suis au volant. Le kéfir (lait fermenté) impossible aussi, désormais c'est la tolérance zéro, si on vous pince ne serait-ce qu'avec un quart de degré d'alcool dans le sang, c'est le retrait de permis assuré".

La réponse de mon interlocuteur dénotait une certaine confusion, liée aux fréquentes modifications de la législation. Concernant l'alcool au volant, la loi a été amendée à plusieurs reprises en quelques années: les autorités sont passées de la tolérance zéro à l'acceptation d'un faible niveau d'alcoolémie, sur le modèle européen. Finalement, la rigueur l'a emporté en mars 2010, le président Medvedev ayant signé une loi interdisant à nouveau toute présence d'alcool dans le sang des conducteurs.

0,3 ml dans le sang était auparavant toléré, permettant aux conducteurs une petite bouteille de bière une heure avant de prendre le volant. La raison de ce revirement? "En autorisant 0,3 ml, nous avons joué les pays civilisés. Mais nous n'avons pas pris en compte le fait qu'en Russie, le niveau de moralité et de responsabilité des conducteurs et des policiers de la route n'est pas au niveau occidental. Les chauffards en état d'ivresse ont tué tant de personnes que l'expérience d'une tolérance minimale ne s'est pas justifiée", résumait Nikolaï Levitchev, député du parti Russie juste. Ce qui provoque la psychose des conducteurs, c'est désormais la peur qu'une dose négligeable d'alcool (liée à des médicaments ou à un verre de kvas) ne soit utilisée par un policier peu scrupuleux pour extorquer un bakchich…

De nouvelles mesures ont récemment relancé le débat sur l'alcool, et embrouillé un peu plus les esprits: le président Dmitri Medvedev a signé une loi assimilant la bière à une boisson alcoolisée, alors qu'elle était auparavant considérée comme un simple aliment. La vente de bière est désormais interdite dans les kiosks ainsi qu'aux mineurs, une décision qui a déclenché des boutades en chaîne sur Runet: "la bière, c'est de l'alcool, c'est officiel!", "Dima change la bière en alcool" ironisaient des internautes.

La loi va plus loin: est assimilé à de l'alcool tout breuvage contenant plus de 0,5% d'alcool. Signe que le sujet est complexe, des rumeurs s'étaient mises à circuler en Russie: le kvas et le kéfir allaient être considérés comme des boissons alcoolisées! Cette affirmation a été reprise par de nombreux journaux, avant que le démenti ne tombe. Certes, les députés ont décidé de considérer comme de l'alcool tout breuvage excédant 0,5% d'alcool, mais les deux boissons cultes des Russes seront exemptées pour des raisons assez évidentes, a déclaré l'organe de régulation des boissons alcoolisées. Pourtant, le flou continue de régner dans les esprits.

Affaire d'Etat

"Si on interdit l'alcool, la natalité baisse, si on l'autorise, la mortalité augmente. Est-ce que notre peuple fait quelque chose sans alcool?", s'interrogeait récemment dans une parodie télévisée Pierre le Grand, affairé à résoudre les problèmes du pays. Blague à part, l'alcool a toujours été en Russie une affaire d'Etat, tantôt l'utilisant pour obtenir des recettes supplémentaires, tantôt l'interdisant pour éviter les débordements liés à l'ivrognerie.

La boisson chez les anciens Slaves ne revêtait pas uniquement une dimension rituelle: c'est dans les korchma (tavernes) que l'on prenait les décisions politiques et que l'on rendait public les oukases du pouvoir. On y rendait même justice. Il en fut ainsi jusqu'à Ivan le terrible, qui décida de mettre de l'ordre. Ennemi de l'ivrognerie, il ne tolérait les festivités alcoolisées qu'à certaines dates. Mais après la prise de Kazan, il comprend que cette faiblesse de la Russie peut aussi être une force: il fonde des établissements publics baptisés kabaks, qui ont l'exclusivité de la vente d'alcool. Permettant en outre un certain contrôle, ils se sont répandus dans toute la Russie, fournissant une source solide de revenus pour l'Etat. Les punitions prévues pour les taverniers qui ne remplissaient pas la norme fixée ont poussé ces derniers à inciter les clients à boire, notamment en accordant des crédits.

Pendant les "temps des troubles", sous la direction de Boris Godounov, l'argent provenant des kabaks était presque l'unique source de revenus de l'Etat. Le sort était scellé: Etat et alcool étaient désormais interdépendants. Au XVIIe siècle, ayant besoin d'argent pour guerroyer, Pierre le Grand va plus loin en faisant de la gestion des kabaks une charge payante, Catherine I accordant plus tard le statut de privilège à la production d'alcool.

Un épisode symptomatique des relations entre pouvoir et alcool eut lieu bien plus tard: peu après son arrivée au pouvoir, Gorbatchev décide d'introduire la "loi sèche" (prohibition). Ses conséquences furent nulles en matière de santé publique, mais désastreuses au niveau économique: toutes les vignes de la région de la Mer noire, cultivées depuis l'époque gréco-romaine, furent arrachées. Des vignerons se suicidèrent, et un secteur économique tout entier fut ruiné.

Indissociable de la naissance et de la centralisation de l'Etat russe, l'alcool est une composante à part de la destinée du pays. Historiquement divisé entre une tolérance zéro et un certain laxisme, l'Etat peine pourtant à adopter une attitude équilibrée face à ce fléau. Le casse-tête requiert une réponse urgente et une politique plus énergique, l'alcool étant responsable de 500.000 morts par an dans le pays.

 

L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction.

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