La déclaration du porte-parole du Comité d’enquête de Russie Vladimir Markine, selon laquelle l’enquête sur le meurtre de la militante tchétchène des droits de l’homme Natalia Estemirova (kidnappée et assassinée le 15 juillet 2009) sera prolongée jusqu’au 15 novembre, constitue un signe de respect envers la société civile.
En fait, cette déclaration fait écho aux craintes exprimées par les défenseurs des droits de l’homme lors d'une rencontre avec le président russe Dmitri Medvedev le 5 juillet 2011. Les défenseurs avaient fait savoir leurs craintes que l’enquête ne suive une fausse piste en accusant les militants tchétchènes. Un rapport réalisé par des organisations des droits de l’homme et Novaïa gazeta (journal d'opposition) sur ce thème a été remis au chef de l’Etat.
La réaction de l’enquête aux préoccupations des défenseurs des droits de l’homme est un phénomène réjouissant et rare à notre époque. Mais le fond de cette réaction risque de ne pas plaire aux auteurs du rapport. L’enquête a prouvé une nouvelle fois qu’elle suivait la version réfutée par les défenseurs des droits de l’homme. Selon cette version, Natalia Estemirova, employée du centre des droits de l’homme Memorial, a été kidnappée par les membres du gang d’Islam Ouspakhadjiev. Selon l’enquête, Alkhazour Bachaïev, qui a fui à l’étranger serait le meurtrier. Il avait été accusé dans la presse par Estemirova de recruter des militants et d'avoir attaqué la famille d’un homme d’affaires russe. D’après l’enquête, la vengeance serait le mobile du crime.
Les défenseurs des droits de l’homme estiment que cette version n’est pas crédible. Les témoins ont vu Natalia Estemirova poussée dans un véhicule près de sa maison à Grozny. La femme a même eu le temps de crier qu’on la kidnappait. Puis son corps a été retrouvé près du village de Gazi-Iourt en Ingouchie. Les collègues d’Estemirova sont convaincus que les assassins ont un rapport avec les forces de l’ordre. Comment auraient-ils pu transporter l'otage à travers la Tchétchénie, où les véhicules sont systématiquement fouillés aux barrages, et dont les habitants ne pouvaient pas ne pas remarquer un homme suspect ou tout étranger, y compris les conducteurs?
Néanmoins, Vladimir Markine affirme que la version de l’enquête est fondée sur des preuves solides. 83 expertises judiciaires ont été réalisées et plus de mille témoins ont été interrogées. Toutes ces preuves indiquent "l’irréfutabilité de l’implication de Bachaïev dans l’assassinat d’Estemirova."
L’expert de Memorial Alexandre Tcherkassov soutient que les faits dont les défenseurs des droits de l’homme ont pu prendre connaissance, ne prouvent pas qu’Alzakhour Bachaïev est l’assassin. D’autant que ce dernier, selon Memorial, est un bouc émissaire idéal: Bachaïev ne se trouve ni en Tchétchénie, ni en Russie. Alexandre Tcherkassov avance la théorie selon laquelle Bachaïev aurait été tué à l'automne 2009 lors de l’attaque aérienne de son gang armé. Or, lorsque le principal meurtrier est à l’étranger ou mort, l’attention portée à l’affaire diminue: telle est la psychologie humaine.
Dans l’ensemble, les deux années qui se sont écoulées depuis la mort de Natalia Estemirova donnent des résultats mitigés. La défense des droits de l’homme est une lutte, et il aurait été naïf de s’attendre à ce qu'il en aille autrement au sujet de l’enquête sur la mort d’une militante des droits de l’homme. Grâce à l’exigence de Dmitri Medvedev d’enquêter sur cette tragédie en priorité, l’affaire Estemirova n’a pas été prise en charge par les enquêteurs tchétchènes, mais par la direction d’enquête du district fédéral du Nord Caucase. En juin 2011, le juge de paix de Moscou Karina Morozova n’a pas reconnu le chef de Memorial, Oleg Orlov, coupable de diffamation contre le président tchétchène. Le président Medvedev suit personnellement l’évolution de l’enquête sur l’affaire Estemirova.
Y a-t-il eu des défaites? Bien sûr. L’assassin (qui qu’il soit) court toujours. Mais selon la sagesse populaire, la lutte est une série de défaites qui mènent à la victoire.
L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction