La saison de la politique étrangère russe: inertie et louvoiements

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Fedor Loukianov - Sputnik Afrique
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Le mois de juillet est une période de calme dans la politique internationale. Il est possible de tirer le bilan de la saison mondiale qui se termine pour la politique étrangère russe. J’oserai proposer mon propre classement des 10 événements qui l’ont le plus influencée.

Le mois de juillet est une période de calme dans la politique internationale. Il est possible de tirer le bilan de la saison mondiale qui se termine pour la politique étrangère russe. J’oserai proposer mon propre classement des 10 événements qui l’ont le plus influencée.

Le vote au Conseil de sécurité des Nations Unies sur la résolution 1973 autorisant l’usage de la force contre Tripoli. Pour la première fois depuis 1990, la Russie ne s’est pas opposée à la décision qui a légitimé l’ingérence extérieure dans les affaires nationales d’un Etat souverain. Bien que par la suite les dirigeants russes aient fait des déclarations contradictoires, il ne faut pas sous-estimer l’importance de cette démarche. Elle a marqué le changement de modèle basé sur le principe (inviolabilité de la souveraineté) en faveur de l’orientation sur la conjoncture. Cela ajoute à la politique russe une plus grande souplesse, mais diminue son niveau de prévisibilité.

Ce dernier fait s’est reflété dans l’histoire de l’élection du nouveau directeur général du Fonds monétaire international (FMI) après le scandale lié à Dominique Strauss-Kahn. Pendant une semaine, Moscou a d’abord soutenu le candidat de la CEI (le directeur de la Banque centrale du Kazakhstan Grigori Martchenko), puis a souscrit à la position du BRICS (un Européen ne doit pas diriger le fonds, ce rôle revient aux économies émergentes), et finalement, avec le G8, a salué la candidature de la Française Christine Lagarde. L’envie de s’asseoir sur toutes les chaises à la fois n’a pas contribué au renforcement du BRICS, que le président russe et ses homologues des quatre pays qualifiaient deux semaines auparavant de nouvelle réalité mondiale.

L’importance de la Chine, en tant que pays susceptible d’exercer une plus grande influence sur l’auto-perception de la Russie, continuait à croître. L’attitude plus que confiante de Pékin lors du sommet anniversaire de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) et la négociation toujours en cours des conditions du commerce des vecteurs énergétiques ont clairement souligné qu’il était temps pour Moscou de s’habituer au nouveau ton de la discussion avec la Chine. Respectueux mais strict.

Le conflit territorial avec le Japon consécutif à la visite des îles Kouriles par le président russe Dmitri Medvedev, est intéressant non pas par son contenu, mais par son emplacement. Les Kouriles sont à la périphérie de la politique russe, mais Moscou a décidé ainsi de rappeler ses intérêts en Asie et le fait que la Russie n’avait pas l’intention de quitter cette région du monde. L’allusion est devenue encore plus claire lorsqu’on a appris que les Mistrals achetés à la France allaient être déployés dans l’océan Pacifique. La Russie continue de chercher un moyen de jalonner sa position dans l’Asie-Pacifique, mais pour l’instant l’affaire ne va pas au-delà des gestes symboliques.

En soi, la transaction sur l’achat des porte-hélicoptères français est intéressante en ce sens qu'il s’agit de la première preuve tangible de la disparition réelle, et non pas rhétorique, des vestiges de l’époque de la guerre froide en Europe. L’affaiblissement des liens institutionnels au sein de l’OTAN dans le contexte d’une grave crise en UE contraint les pays ayant des ambitions politiques et économiques à chercher par leurs propres moyens les méthodes pour les mettre en œuvre, en accordant de moins en moins d’importance à la discipline militaro-politique d’antan. Ce processus est susceptible de se poursuivre.

L’entrée en vigueur du Traité de réduction des armes stratégiques (START) a signifié la réussite et la fin du redémarrage étant donné que pratiquement tous les objectifs fixés par les architectes de cette politique ont été atteints, et l’atmosphère des relations s’est nettement améliorée. Mais l’épuisement de cet ordre du jour a montré qu’il n’était pas possible d’aller plus loin. Les deux questions qui étaient supposées ouvrir de nouvelles perspectives (l’adhésion de la Russie à l’Organisation mondiale du commerce et le progrès concernant la défense antimissile) sont à nouveaux suspendues, et resteront probablement sans réponses, au moins jusqu’à la formation à Moscou et à Washington d’une nouvelle configuration du pouvoir fin 2012.

La discussion sur la défense antimissile (ABM), qui a duré six mois et s’est conclue par le rejet des initiatives russes par l’OTAN, n’a été, contrairement à l’opinion générale, ni inutile, ni ratée. Il est naïf d’espérer que les pays qui se font réciproquement si peu confiance puissent trouver rapidement un terrain d’entente pour la coopération dans un domaine aussi délicat tel que la sécurité stratégique. Cependant, le fait même de la discussion, au cours de laquelle on a entendu non seulement des thèses de propagande mais également des arguments de fond pour et contre, ainsi que les analyses des capacités technologiques, est un pas important et nécessaire. On reviendra forcément au thème de l’ABM, et le travail effectué économisera du temps à l’avenir.

Les événements tumultueux en Biélorussie et dans les relations russo-biélorusses ont définitivement changé le caractère des liens entre Moscou et Minsk. Plus personne ne se souvient d’une union ou d’une fraternité quelconque, la Russie a adopté la politique du diktat en profitant de la situation critique dans laquelle s’est retrouvée l’économie biélorusse. On fait pression sur Minsk au sujet de la vente des actifs clés, et Alexandre Loukachenko semble n’avoir nulle part où aller. Son accord pour transmettre à la Russie les biens les plus attrayants marquera la fin de l’époque où Loukachenko arrivait à maintenir une réelle souveraineté.

Le prolongement jusque dans les 2040 du séjour de la base militaire russe en Arménie a confirmé la répartition actuelle des forces, mais a également attiré l'attention sur le nœud serré des intérêts et des contradictions qu'est aujourd’hui le Caucase du Sud. Les vaines tentatives de Moscou pour faire bouger du point mort le conflit du Haut-Karabakh, le flou de la situation politique en Abkhazie et en Ossétie du Sud, les provocations de Tbilissi dans le Caucase du Nord (la reconnaissance par le parlement géorgien du génocide des Tcherkesses dans l’Empire russe), ainsi que la croissance progressive de l’activité politique de la Turquie constituent un puzzle de plus en plus complexe.

Enfin, le lancement physique de la centrale nucléaire de Bouchehr en Iran est une lueur dans la palette terne des relations russo-iraniennes. Les positions régionales de Téhéran ne faiblissent pas, au contraire. Et le fait que la politique iranienne de Moscou soit considérée par tous les pays comme dictée et conditionnées par les relations russo-américaines ne contribue pas à rehausser le prestige de la Russie en Asie.

Dans l’ensemble, la saison 2010-2011 dans la politique étrangère russe n’est pas brillante. Le progrès était principalement un écho des événements antérieurs, et les louvoiements à la limite de l’incohérence étaient appelés à minimiser le danger émanant d'un environnement extérieur turbulent et incompréhensible. Cette approche sera probablement la même la saison prochaine, d’autant plus que celle-ci coïncidera avec l'élection présidentielle, ce qui mobilisera la majeure partie de l’énergie politique du pays.

L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction.

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La Russie est-elle imprévisible? Peut-être, mais n'exagérons rien: il arrive souvent qu'un chaos apparent obéisse à une logique rigoureuse. D'ailleurs, le reste du monde est-t-il prévisible? Les deux dernières décennies ont montré qu'il n'en était rien. Elles nous ont appris à ne pas anticiper l'avenir et à être prêts à tout changement. Cette rubrique est consacrée aux défis auxquels les peuples et les Etats font face en ces temps d'incertitude mondiale.

Fedor Loukianov, rédacteur en chef du magazine Russia in Global Affairs.

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