L’ABM conjoint: postface

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Fedor Loukianov - Sputnik Afrique
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La réunion cette semaine du Conseil Russie-OTAN conclut la discussion intensive et révélatrice sur la "défense antimissile conjointe", menée pendant six mois depuis le sommet de la Russie et de l’Alliance à Lisbonne.

La réunion cette semaine du Conseil Russie-OTAN conclut la discussion intensive et révélatrice sur la "défense antimissile conjointe", menée pendant six mois depuis le sommet de la Russie et de l’Alliance à Lisbonne. Après plusieurs mois de déclarations évasives du secrétaire général de l’OTAN Anders Fogh Rasmussen, il a enfin déclaré clairement dans une interview accordée à Interfax: il est "peu judicieux" de parler d’un système de défense antimissile (ABM) conjoint. "L’OTAN ne peut pas transmettre aux pays qui ne sont pas membres de l’Alliance les responsabilités de la défense collective qui lient les membres de l’OTAN. Et l’ABM territorial de l’OTAN fera partie d’un tel mécanisme de défense collective." "De plus, nous partons du fait que la Russie n’est pas prête à céder sa souveraineté à qui que ce soit."

La dernière remarque est particulièrement intéressante. Comme l’ont remarqué de nombreux experts, la nouveauté presque sensationnelle des initiatives de Dmitri Medvedev concernant la "défense antimissile sectorielle" consistait précisément dans le fait qu’on devinait derrière celles-ci la proposition de discuter le principe auparavant immuable de l’autonomie stratégique de la Russie. En d’autres termes, en principe le président russe n’a pas exclu ce à quoi aucune administration du Kremlin, même à l’époque de l’esprit romantique pro-occidental du début des années 1990, n’avait jamais été prête. Bien sûr, si la discussion s’était poursuivie, de sérieux obstacles seraient certainement apparus. L’idée de partager le secteur stratégique avec un bloc considéré par la majorité de la population russe comme une menace se serait heurtée évidemment à une certaine résistance. Et le président russe, s’il voulait sérieusement parler de cela, aurait été contraint de faire d’importants efforts pour réussir à convaincre l’élite politique et la population. Mais comme nous pouvons le voir, cela n’a pas été nécessaire car l’OTAN a elle-même prononcé le verdict: "la Russie n’est pas prête à céder sa souveraineté à qui que ce soit." Et l’Alliance n’a pas l’intention de le faire non plus.

Rasmussen a doré la pilule par la promesse de travailler sur deux systèmes "séparés mais associés, qui échangeraient des informations et se fourniraient mutuellement un tableau plus clair et un meilleur niveau de prévention contre d’éventuelles menaces." Cette idée n’est pas nouvelle, elle était avancées sous diverses formes depuis le début des années 2000 mais n’a jamais été mise en œuvre. Ce n’est pas étonnant: si la Russie et l’OTAN (plus précisément les Etats-Unis, car dans ce contexte les alliés européens ne jouent aucun rôle autonome) se considèrent toujours comme des ennemis hypothétiques, pourquoi partager les informations? Beaucoup de personnes en parlent en Russie, et la même question a été récemment posée à Barack Obama par les congressistes républicains préoccupés par les plans de coopération avec la Russie dans le domaine de l’ABM. Dans l’ensemble, la nouvelle tentative de créer un système conjoint de défense antimissile peut être considérée comme un échec. Et il est évidemment inutile de tenter de poursuivre ces efforts, alors que la Russie et les Etats-Unis plongent dans les campagnes électorales.

La tentative avait-elle un sens? Oui, sans aucun doute. Le fait même que la question de la coopération dans le secteur le plus délicat de la sécurité nationale ait été soulevée montre que les pays s’éloignent tout de même de la logique de la guerre froide. Cela se produit difficilement, aussi bien Moscou que Washington ne souhaitent pas se séparer du tableau familier du monde, d’autant plus qu’il sera remplacé non pas par une autre toile déjà prête, mais une sorte de mosaïque friable. Il est à noter que parallèlement avec le dialogue sur l’ABM, la polémique concernant l’adhésion hypothétique de la Russie à l’OTAN s’est soulevée. Elle n’a également conduit à rien, mais pour la première fois les pays ont apporté des arguments concrets. Pas en disant "cela est impossible, car c’est impossible", mais en expliquant pourquoi. Autrement dit, la discussion est passée du domaine quasi-religieux et émotionnel au domaine de la raison.

Grâce à la discussion active du thème de l’ABM, la thèse selon laquelle l’Occident est toujours ouvert à la coopération alors que la Russie, méfiante, refuse cette offre, sera réfutée. Du côté occidental, il existe tout autant d’obstacles pour "abattre les cartes", voire plus que du côté russe. La proposition révolutionnaire de Medvedev a semé la confusion, puis a provoqué la recherche agitée des raisons expliquant pourquoi c’est impossible.

La tentative de Moscou de régler d’un seul coup la question qui concerne les aspects fondamentaux de la sécurité était certainement vouée à l’échec. Cela n’est jamais simple. Tout accord dans ce domaine nécessite un niveau élevé de confiance mutuelle, ce qui est loin d’être le cas en ce qui concerne les rapports entre la Russie et les Etats-Unis, malgré une certaine amélioration depuis deux ans et demi. Désormais, lorsqu’il est clair qu’aucun progrès ne sera atteint, il est important d’en tirer des conclusions justes et de minimiser les pertes dues aux attentes trop optimistes.

La question de la défense antimissile sous la forme posée aujourd’hui reste liée au contexte euro-atlantique. En d’autres termes, elle subit toujours la puissante inertie de la guerre froide. Sa discussion gagnera un nouveau contenu et paraîtra sous un autre jour littéralement dans une quelques années, lorsque tout le monde aura pris conscience que l’Europe n’existe plus en tant que plateforme stratégique. L’Asie va prochainement prendre sa place, et le thème antimissile sera de plus en plus lié à cette région. Cela signifie que le dialogue russo-américain changera, car en Asie Moscou et Washington se trouvent dans une situation très différente de celle qui prévaut en Europe.

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La Russie est-elle imprévisible? Peut-être, mais n'exagérons rien: il arrive souvent qu'un chaos apparent obéisse à une logique rigoureuse. D'ailleurs, le reste du monde est-t-il prévisible? Les deux dernières décennies ont montré qu'il n'en était rien. Elles nous ont appris à ne pas anticiper l'avenir et à être prêts à tout changement. Cette rubrique est consacrée aux défis auxquels les peuples et les Etats font face en ces temps d'incertitude mondiale.

Fedor Loukianov, rédacteur en chef du magazine Russia in Global Affairs.


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