Legumen non gratus

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Hugo Natowicz - Sputnik Afrique
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En raison de la propagation de la bactérie E-coli, la Russie suspend jusqu'à nouvel ordre les importations de fruits et légumes en provenance de l'UE. Bruxelles proteste.

Alors que la bactérie E-coli se propage dans toute l'Europe et que le bilan s'alourdit, la Russie a décidé d'interdire la totalité des importations de fruits et légumes en provenance de l'Union européenne.

Bruxelles ne l'entend pas de cette oreille: la décision va à l'encontre des règles de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), à laquelle la Russie fait des pieds et des mains pour adhérer. "La Russie est au stade final des négociations sur l'adhésion à l'OMC, qu'elle compte intégrer prochainement. Les règles concernant les mesures sanitaires et phytosanitaires constituent l'un des volets de l'entrée à l'Organisation", a rappelé le chef de la représentation de l'UE en Russie Fernando Valenzuela.

Sans le dire, l'Union fait planer la menace d'un blocage qui pourrait un peu plus retarder l'interminable adhésion russe. Pour rappel, la Russie est la plus grande économie n'ayant toujours pas adhéré à l'organisation chargée de supprimer les barrières commerciales. Elle bataille pour y entrer depuis 18 ans alors que la procédure standard dure entre 5 et 7 ans. Le Zimbabwe est entré dans l'organisation. La Russie, elle, reste au ban.

L'UE, qui compte pour environ 40% des légumes importés en Russie, n'a pas complètement tort de suspecter une manœuvre commerciale visant à favoriser les producteurs russes de façon détournée. Le médecin en chef de Russie n'appelait-il pas récemment les concitoyens à "renoncer à la consommation de légumes importés en faveur des producteurs nationaux"?

Pourtant, le message européen est ambigu: la Russie doit-elle appliquer, sans en faire partie, les règles du club libre-échangiste? Le premier ministre Vladimir Poutine avait déjà mis les points sur le "i" récemment: "J'ai répété cent fois à tout le monde que nous introduirions ces normes suite à notre adhésion (…). A quoi bon nous accepter (au sein de l'OMC), si même sans cela, nous respectons tout?", s'était alors interrogé, en bon négociateur, le chef du gouvernement lors d'une réunion consacrée aux droits de douane.

En déplacement à Sotchi, le premier ministre a suivi la même logique au sujet de la crise actuelle: "Nous attendons que nos partenaires nomment ne serait-ce que la source de cette infection. On ne peut pas intoxiquer les gens au nom d'un esprit (celui des règles de l'OMC, ndlr). Je vérifierai le bien-fondé (de l'interdiction), mais nous attendons des informations de la part de nos partenaires européens", a-t-il indiqué.

Marché et marchandages

La Russie et son marché alléchant tirent quelques avantages de leur relatif isolement, et d'une situation "en marge" du monde libéral. Cet avantage, c'est le pouvoir de décider avec qui et à quelles conditions elle souhaite faire du commerce. L'envers de la médaille, c'est une série de conflits commerciaux, qui en règle générale s'accompagnent de forts relents politiques.

Avec la Géorgie, par ailleurs farouche opposant à l'entrée russe à l'OMC, Moscou a multiplié les bras de fer commerciaux, avant la rupture totale des relations suite à la guerre de 2008. Le vin géorgien, dont l'énorme marché russe était le principal débouché, avait été frappé début 2006 d'interdiction, officiellement suite à de multiples falsifications et à la découverte de métaux lourds et de pesticides*. Fin 2007, les vins de Moldavie, bannis au même moment, et d'Abkhazie, ancienne province géorgienne reconnue quelques mois plus tard par Moscou, ont été réadmis sur le marché russe.

Avec la Biélorussie, les conflits sont récurrents. Régulièrement opposés autour du pétrole, les tensions ont provoqué en 2010 une "guerre du lait" entre les deux pays suite à l'introduction de nouvelles règles sanitaires côté russe. Nul besoin de souligner que cette joute coïncidait avec une flambée de crispation politique entre Moscou et le président Loukachenko, qui menaçait d'aller "chercher son bonheur" (chez lui synonyme de crédits) en Europe. Plus récemment, le conflit autour de la volaille au chlore avait compliqué les relations avec les Etats-Unis.

Grosse importatrice, la Russie n'hésite donc pas à utiliser les échanges pour peser politiquement sur ses voisins. Pourtant, on ne peut que souligner l'hypocrisie des obstacles purement politiques à l'adhésion russe à l'OMC, surtout de la part d'un club qui prône le primat de l'économie sur le politique.

La crise atteste pourtant qu'aux yeux de l'UE, l'indépendance dont jouit une Russie non liée par les règles de l'OMC est de plus en plus gênante. Paradoxalement, l'épisode pourrait avoir un effet inattendu en accélérant  le processus d'adhésion.

* J'eus récemment dans un restaurant de Moscou la surprise de constater que le vin géorgien était de retour en Russie. La parade? Il est désormais mis en bouteille en Grèce, ce qui lui permet de contourner l'interdit.

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