Vive Staline?

© PhotoHugo Natowicz
Hugo Natowicz - Sputnik Afrique
S'abonnerTelegram
Plus d'un quart des Russes auraient toujours de la sympathie pour Staline. Un chiffre en augmentation ces dernières années.

Le chiffre est éloquent, et connaît une hausse constante: selon un sondage réalisé par le Centre d'étude de l'opinion publique (VTsIOM), 26% des Russes considèrent comme "positif" le rôle historique de Joseph Staline, contre 15% en 2007. Dans le même temps, la part des ses "opposants" a reculé de près de 10% (24% contre 33% en 2007). 39% pensent que son rôle n'a été ni bon, ni mauvais, un chiffre stable.

Ce résultat ne manquera pas d'épouvanter le lecteur occidental: les Russes, peuple peu réceptif à la démocratie, n'arrivent même pas à détester leurs heures les plus sombres! Grand est le risque de voir dépeinte la Russie comme un pays moralement attardé, nostalgique d'un régime autoritaire, et secrètement amoureux de Staline, artisan des purges et remplisseur du goulag. Ce malgré la campagne de "déstalinisation" engagée par un Dmitri Medvedev convaincu que la Russie doit cesser de défendre la mémoire d'un dictateur géorgien que même Tbilissi a renié…

Les Russes ne font décidément rien comme les Européens. De nombreux fossés psychologiques séparent l'Europe de sa cousine russe, les deux "blocs" ayant au fil de l'histoire pris des chemins divergents. Un de ces fossés s'observe de façon évidente dans la relation aux pages douloureuses de l'histoire.

Aux prises avec son passé colonial, la France a entamé un remaniement en règle de la mémoire historique. Rien n'est épargné, comme en témoigne l'éviction des manuels scolaires de Louis XIV et de Napoléon, dirigeants trop autoritaires remplacés par les civilisations africaines du Monomotapa et Songhaï. Toute page de grandeur est devenue suspecte, tout dirigeant est trop viril. Une purge toute stalinienne qui, chose grave, n'a pas déclenché de tollé dans l'opinion publique. Alors que les Allemands ont déclaré une guerre totale à la mémoire d'Hitler, les Européens se demandent pourquoi, mais pourquoi donc, les Russes continuent d'aimer ouvertement le tyran Staline. 

Une des raisons du chiffre étonnamment élevé des "sympathisants de Staline", qui défraie régulièrement la chronique, est la politique "déstalinisation" promue par Medvedev, vue d'un mauvais œil par la plupart des Russes. Selon le sondage, près de la moitié des personnes interrogées par le VTsIOM (45%) estiment que les discussions autour de l'héritage de Staline ne font que détourner le pays des problèmes actuels. 

Staline n'est donc pas pour les Russes un prétexte d'auto-flagellation, malgré ses victimes sans nombre… Peut-être n'est-ce ni dans leur nature, ni dans leur caractère. Deux choses doivent être prises en compte. Tout d'abord, Staline est certes un tyran, mais c'est aux yeux de beaucoup l'homme qui a bâti les infrastructures de la Russie moderne, comme le métro de Moscou. C'est très dur à admettre pour un Occidental, mais Staline incarne, payé au prix fort, l'idéal d'une gouvernance efficace, contrastant avec un présent miné par la corruption.

Certes, les "grands travaux" staliniens ont fait des millions de victimes, mais le Russe vous rétorquera: combien d'hommes au juste sont morts sous Pierre le Grand pour construire Saint-Pétersbourg? Où commence la repentance, où s'arrête-t-elle? La volonté de grandeur a toujours eu un prix très lourd en Russie: condamner le sang versé reviendrait à renier ses résultats ce qui est ridicule. "Le peuple russe est un peuple-enfant qui rêve d'un père sévère", analyse brillamment le cinéaste Pavel Lounguine. Les Russes entretiennent un rapport différent à l'autorité, qui n'a pas fini de provoquer des malentendus. 

Le Petit père des peuples reste en outre aux yeux de nombreux Russes l'artisan de la victoire de 1945, un événement fondateur de la conscience russe actuelle. Outre la défaite du nazisme, Staline incarne un communisme de plus en plus idéalisé, alors que le pays se dirige à grands pas vers un choix crucial: accepter pleinement les mécanismes de l'économie de marché en sacrifiant une part de sa souveraineté, ou se maintenir dans un relatif isolement, gage d'indépendance politique.

Il convient enfin de différentier dans leur perception (et non dans leur horreur) les dictatures ayant duré pendant des décennies et accompagné des générations, de l'Allemagne hitlérienne, où elle fut un peu plus brève et s'est terminée dans la défaite. Staline est un personnage avec lequel des générations de Russes ont grandi, et constitue une partie indissociable du passé de ce pays. La situation russe rappelle celle de l'Espagne, où des statues de Franco ornaient jusqu'à une date récente la Plaza mayor des principales villes du pays. 

La rupture avec l'héritage des dictateurs est un processus long. Que les Russes parviennent à progresser vers une réconciliation sans céder au virus de l'autoflagellation est tout à leur honneur.

 

La crise du carburant pourrait faire tâche d'huile

Un étrange malaise sibérien

Hantise de la disparition

Indignation à géométrie variable

Effet domino dans le scandale des casinos

La Russie à la croisée des chemins

Scrutin test dans les régions russes

Premiers balbutiements de la police russe

L'or sucré de la Russie

Aux défenseurs de la patrie

Divagations culinaires

La Russie face aux révolutions

Plongée en eau bénite

Otages du Caucase

Où en est l'opposition russe?

Russie/UE: la levée des visas, mirage ou réalité?

Plios, une bourgade hors du temps

Toast à l'année qui s'en va

Un soupçon de guerre civile

Energie russe

Chères années 1990

Villages Poutine

La honte, ce spectre qui hante la Russie

Russie: la Silicon Valley du rire

Fil d’actu
0
Pour participer aux discussions, identifiez-vous ou créez-vous un compte
loader
Chat
Заголовок открываемого материала