Querelles sur le passé et l’avenir incertain de la Russie

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Fedor Loukianov - Sputnik Afrique
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Comme dans tous les pays postcommunistes, les questions d’histoire provoquent des émotions tumultueuses et diverses en Russie.

Comme dans tous les pays postcommunistes, les questions d’histoire provoquent des émotions tumultueuses et diverses en Russie. On a tenté à maintes reprises de tirer au clair le passé soviétique, mais ces velléités s'arrêtaient toujours à mi-chemin. Il s’avérait à chaque fois que le moment était inopportun pour faire la lumière sur ce sujet en raison de l’instabilité politique, de la crise économique, des problèmes sociaux, etc.

Le Conseil pour le développement de la société civile et des droits de l’homme auprès du président russe, organisme consultatif qui inclut les représentants des organisations non gouvernementales et de défense des droits de l’homme, a rendu public le projet du programme sur la perpétuation de la mémoire des victimes du régime totalitaire et sur la réconciliation nationale. Le 1er février, lors de la réunion du Conseil le document a été soumis à Dmitri Medvedev.

Comme de juste, la réaction a été tumultueuse. L’emphase des auteurs du document, qui partent du fait que le siècle dernier était une époque de tragédies et de crimes commis par le peuple russe contre lui-même, a engendré une vague de nostalgie soviétique. Les accusations du Conseil présidentiel qui exigerait de reconnaître que l’URSS est responsable du déclenchement de la Seconde guerre mondiale on fait grand bruit. Le document ne stipule rien de tel, il est donc insensé de le réfuter. Ceux qui souhaitent peuvent lire l’original pour s’en convaincre. Cependant, les gardiens de la pureté du passé interprètent de cette manière l’expression suivante: "toute l’Europe en était victime, toute l’Europe est responsable des tragédies du XXe siècle: des deux guerres mondiales, des deux totalitarismes, du schisme douloureux qui n’a pas été surmonté définitivement." Ce qui montre une fois de plus l’incapacité de porter un regard objectif sur l'histoire de la Russie, en tant que partie de l’histoire de l’Europe et de l’Humanité.

Néanmoins, le fait même d’en discuter est utile, car cela concerne le thème principal: sur quel patrimoine la nation a-t-elle l’intention de s’appuyer en formulant l’ordre du jour de l’avenir.

A l’époque de la confusion idéologique qui a marqué les deux décennies postsoviétiques, une aberration s’est produite dans la conscience publique. De toute l’histoire nationale jalonnée de nombreuses pages glorieuses, l’image de l’Etat russe puissant et abouti est associée pour beaucoup de gens à la personnalité de Joseph Staline.

Hormis l'attitude politicarde délibérée de certaines forces qui ont insufflé intentionnellement le sentiment d’infériorité de la Russie contemporaine et la nostalgie de la "grande puissance" perdue, il existait également des raisons objectives à cela. Par exemple, le rejet par une grande partie de la société de la situation économique et géopolitique humiliante, de laquelle le pays sortait avec difficulté après l’effondrement de l’URSS. Mais en défendant l’honneur et la dignité du pays, y compris sur la scène internationale, on se voit obligé de défendre le dirigeant, dont les crimes contre son propre peuple et d’autres nations sont incontestables. Et l’interprétation de la victoire de la Grande Guerre nationale en tant que victoire de l’Etat stalinien, et non pas du peuple soviétique multiethnique, conduit dans une impasse. Le triomphe de la nation devient inséparable des actions de l’un des régime les plus impitoyables de l’histoire du pays. Dans un sens philosophique il serait, bien sûr, intéressant de se pencher sur la dialectique russe tragique, mais dans un sens politique c’est une situation perdue d’avance.

La réticence de la Russie à s’avouer la vérité sur le XXe siècle dans son intégralité (qui est bien plus complexe que les concepts de propagande aussi bien avec le préfixe "pro-" que "contre-"), premièrement, ressemble à un complexe d’infériorité, deuxièmement, aboutit au fait qu’on tente d’imposer à la Russie l’interprétation de cette époque de l’extérieur, avant tout par l’Europe de l’Est. Ce qui est, évidemment, inadmissible pour le pays qui n’a pas perdu la guerre, qui se considère à juste titre comme l’une des rares puissances mondiales possédant une souveraineté à part entière et qui est capable de régler lui-même ses propres problèmes.

Il est d’autant plus important de faire preuve d’initiative en partant des besoins de développement et de réconciliation nationale, et non pas en tant que réaction aux exigences extérieures. L’Institut international de la mémoire, dont la Russie serait l’initiateur (l’une des propositions du Conseil), devrait devenir le centre de travail conjoint des Etats postsoviétiques et postcommunistes pour comprendre le passé et servir de contrepoids aux institutions nationales des pays, dont l’activité est clairement antirusse. Ce projet, si Moscou en prenait la tête, serait capable de jouer un rôle de consolidation dans l’espace postsoviétique, car il est désormais impossible de rassembler les anciennes républiques soviétiques sous la bannière de la défense du "passé soviétique glorieux."

L’étape postsoviétique de l’histoire russe, où l’effondrement de l’URSS a été le point de référence au sens positif et négatif, se termine. Le monde du XXIe siècle sera très différent du monde du siècle dernier. A certains égards, il retournera aux mœurs et aux coutumes des périodes antérieures, lorsque les idéologies jouaient un rôle moins prononcé qu’au siècle dernier, ou donnera naissance à de nouvelles formes de conscience sociale. Afin d’y trouver une place digne, la Russie doit s’appuyer sur l’intégralité de sa tradition historique, et non pas se fixer artificiellement sur une certaine période, en tentant d’y trouver une identité politique pour l’avenir.

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La Russie est-elle imprévisible? Peut-être, mais n'exagérons rien: il arrive souvent qu'un chaos apparent obéisse à une logique rigoureuse. D'ailleurs, le reste du monde est-t-il prévisible? Les deux dernières décennies ont montré qu'il n'en était rien. Elles nous ont appris à ne pas anticiper l'avenir et à être prêts à tout changement. Cette rubrique est consacrée aux défis auxquels les peuples et les Etats font face en ces temps d'incertitude mondiale.

Fedor Loukianov, rédacteur en chef du magazine Russia in Global Affairs.

 

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