Deux Russies face à une Libye

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Fedor Loukianov - Sputnik Afrique
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La campagne libyenne a eu des conséquences inattendues. Les premiers différends au sein du tandem russe se sont clairement manifestés: le président et le premier ministre ont adopté des positions opposées.

La campagne libyenne a eu des conséquences inattendues. Les premiers différends au sein du tandem russe se sont clairement manifestés: le président et le premier ministre ont adopté des positions opposées. Leur clivage a montré la bifurcation à laquelle se trouve la conception de la politique étrangère de la Russie.

Lorsque l’on règle les questions de la guerre et de la paix, les puissances prétendant au rôle global doivent adopter une position claire. Pour ou contre. Or Moscou s’est abstenu lors du vote au Conseil de sécurité des Nations Unies ce qui a surpris beaucoup de monde.

L’abstention contredit le principe auquel la Russie était fidèle auparavant: s’opposer à l’ingérence étrangère dans les affaires nationales. Moscou a sanctionné une opération militaire contre un Etat souverain une seule fois il y a vingt ans. Il était question de punir un agresseur: l’Irak avait occupé le Koweït. En ce qui concerne la Yougoslavie et l’Irak en 2003, la Russie s’est prononcée contre. Il est à noter qu’en pleine crise du Zimbabwe en 2008 Moscou a opposé son veto à la résolution du Conseil de sécurité pour les sanctions contre le régime de Mugabe, ce qui a provoqué l'ire des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne. La Russie n’avait pas d’intérêts personnels, la décision a été prise par principe.

D’ailleurs, à l’époque on parlait également beaucoup du fait que la position russe résultait des différends entre Poutine et Medvedev. Littéralement à la veille du vote à l’ONU, Dmitri Medvedev qui venait de devenir président, a soutenu la déclaration critiquant Robert Mugabe lors de la réunion du G8. Les commentateurs occidentaux supposaient que par la suite Poutine a interdit à Medvedev de poursuivre cette politique, et la position du Kremlin a changé. Mais ces spéculations ne correspondaient probablement pas à la réalité. Tout simplement lors du G8 il était question de la condamnation politique de Harare, alors qu’au Conseil de sécurité des Nations Unies les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ont immédiatement proposé d’adopter des sanctions sévères sans se concerter avec la Russie.

Quoi qu’il en soit, la Russie n’avait pas d’intérêts personnels au Zimbabwe, la décision était de principe. Aujourd’hui, le Kremlin garde la neutralité, bien que le cas soit bien plus grave. En ce qui concerne l’objectif réel de la campagne militaire, il ne faut pas se faire d’illusions, le but consiste à renverser un régime. Tout cas de figure prévoyant le maintien au pouvoir de Kadhafi signifiera la défaite morale et politique de l’Occident et de ses régimes amis de la région. La coalition ne peut donc plus faire marche arrière, de même que le "lion berbère" qui, ayant à l'esprit l'exemple de Saddam Hussein, connaît son sort en cas de renversement.

La Russie a voté pragmatiquement. Pourquoi vouloir être plus catholique que le Pape si l’opération a été approuvée (indépendamment des motivations) par les puissances du Proche-Orient (dont le Liban contrôlé par l’Iran). Kadhafi n’est plus considéré à Moscou comme un ami proche depuis longtemps, il n'est plus qu'un partenaire. Ses liens commerciaux et corrompus avec les Européens, qui agitent maintenant les poings et se frappent à la poitrine plus que les autres, sont bien plus importants. Il serait insensé pour la Russie d’aider Tripoli en risquant de saboter la dynamique favorable des relations avec les Etats-Unis et l’Union européenne, car sur cet axe il existe une série de questions cruciales qu’il est nécessaire de régler. Les arguments au sujet des contrats perdus en Libye ne sont que du brassage d’air: dans la situation actuelle, le commerce habituel avec Kadhafi serait de toute manière impossible. Le Proche-Orient ne pense même pas au commerce actuellement, et Dieu sait quelle y sera la situation dans un an ou deux.

Le sens géopolitique de l’Aube de l’Odyssée pour les Etats-Unis est de stopper l’érosion de l’influence au Proche-Orient, et pour l’Europe d’empêcher la perte définitive du rôle international. Si le "cas" de Kadhafi était réglé rapidement, l’objectif serait atteint, au moins provisoirement. Mais si l’opération se prolongeait et nécessitait plus que des attaques aériennes, ce qui est très plausible, l’effet pourrait être diamétralement opposé: ce serait l’effondrement de l’influence occidentale dans la région. Les régimes arabes qui ont soutenu l’opération vont également se retrouver dans une position plus que vulnérable. Ils espéraient ainsi détourner l’attention de leur population des problèmes internes, mais au final ils risquent de provoquer la radicalisation des opinions publiques qui accuseront par ailleurs les autorités de trahison des intérêts de la nation arabe et de collaborationnisme. Globalement, tous les scénarios sont envisageables. Et on a l’impression que les initiateurs de la guerre n’imaginent pas lequel d’entre eux est le plus plausible.

Mais l’abstention atypique de la Russie a une raison plus profonde que l’envie de comprendre la tendance principale de l’évolution. Après l’effondrement de l’URSS, Moscou était longtemps préoccupé par l’affirmation, ou au moins l’imitation, du statut de puissance mondiale prenant part à toutes les décisions. Et à défaut de régler les questions essentielles, au moins être présent pendant leur règlement. Mais à la fin des années 2000, la Russie a commencé à prendre conscience qu’elle n’était pas une imitation de l’ex-Union soviétique, mais une grande puissance influente uniquement au niveau régional, dont les intérêts vitaux ont certaines formes géographiques. C’était précisément le sens de la fameuse phrase de Dmitri Medvedev qui a fait beaucoup de bruit au sujet de la "sphère d’intérêts privilégiés." Pour leur défense Moscou est prêt à utiliser la force, ce qui est arrivé en Ossétie du Sud. Et tous les autres thèmes sont un objet de marchandage.

Les propos marquants de Vladimir Poutine montrent une approche opposée, globale et universaliste. Le premier ministre a vigoureusement critiqué la résolution en qualifiant l’opération contre la Libye de "croisade du Moyen Âge", et le militarisme américain de tendance régulière. En d’autres termes, Vladimir Poutine insiste sur les principes (intangibilité de la souveraineté) et sur la nécessité de s’opposer à l’hégémonie mondiale des Etats-Unis (bien que dans ce cas précis l’initiative de la guerre ne vienne pas d’eux). Cela signifie que les intérêts de la Russie en tant que puissance globale ne sont pas limités par les frontières régionales, et que donc il ne faut pas s’abstenir lors de la prise de décisions de principe.

Les deux approches ont le droit de cité. Mais il est préférable d’en choisir une et de s’y tenir. Leur déclaration simultanée met le pays dans une position étrange et peu sérieuse, en montrant clairement qu’il n’existe pas d’entente mutuelle et de politique cohérente dans le gouvernement russe. Ce qui est d’autant plus frustrant dans le contexte du chaos fatal grandissant dans le monde entier.

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La Russie est-elle imprévisible? Peut-être, mais n'exagérons rien: il arrive souvent qu'un chaos apparent obéisse à une logique rigoureuse. D'ailleurs, le reste du monde est-t-il prévisible? Les deux dernières décennies ont montré qu'il n'en était rien. Elles nous ont appris à ne pas anticiper l'avenir et à être prêts à tout changement. Cette rubrique est consacrée aux défis auxquels les peuples et les Etats font face en ces temps d'incertitude mondiale.

Fedor Loukianov, rédacteur en chef du magazine Russia in Global Affairs.

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