Viktor Ianoukovitch: bilan d’une année au pouvoir

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Fedor Loukianov - Sputnik Afrique
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L’anniversaire de la présidence de Viktor Ianoukovitch est moins marquant par les événements en Ukraine que par le changement radical intervenu dans la perception internationale de ce pays.

L’anniversaire de la présidence de Viktor Ianoukovitch est moins marquant par les événements en Ukraine que par le changement radical intervenu dans la perception internationale de ce pays. Un an et demi auparavant, la Russie, l’Union européenne et les Etats-Unis étaient enclins à croire que les thèmes ukrainiens, avant tout le problème énergétique et le sort de la flotte de la mer Noire, seraient à relativement court terme à l'origine de crises graves (pouvant aller jusqu’à l’utilisation de la force militaire). Les événements de Kiev passaient en permanence sur toutes les chaînes d’information. Tous ces événements étaient perçus à travers le prisme de la rivalité géopolitique féroce de Moscou et des capitales européennes.

Aujourd’hui, on ne parle plus très souvent de l’Ukraine. Parfois, on évoque des journalistes mécontents de la pression exercée par les autorités. L’épopée de la poursuite juridique contre l’ex-première ministre Ioulia Timochenko et certains de ses partisans se prolonge, accompagnée de déclarations sporadiques des politiciens européens pour leur défense. Parfois on entend des échos des débats sur l’interprétation de l’histoire: les versions diffèrent dans les régions orientales et occidentales du pays. Périodiquement, la menace d'effondrement économique se fait entendre, mais cela ne se produit pas. La discussion sur le thème du transit de gaz a pratiquement cessé, aussi bien avec Moscou qu’avec Bruxelles. Même l’abrogation de la réforme constitutionnelle qui a redonné le pouvoir au président, ainsi que la prolongation du mandat des pouvoirs législatif et exécutif n’ont provoqué presqu’aucune réaction extérieure. La transaction russo-ukrainienne d'avril 2010, conformément à laquelle la réduction du prix de gaz russe destiné à l’Ukraine a été troquée contre le séjour prolongé de la flotte de la mer Noire à Sébastopol, n’est restée dans l’espace informationnel que quelques jours. Contrairement aux attentes, l’expansion russe et l'accaparement des leviers de commandement dans l’économie ukrainienne se sont limités à quelques déclarations de Vladimir Poutine et aux réponses évasives de Kiev.

L’Ukraine s’est transformée en une périphérie politique. Ce phénomène est en partie dû à des facteurs objectifs. La crise économique de 2008 a changé le système des priorités des principaux acteurs. L’Union européenne et les Etats-Unis, en se penchant sur leurs propres problèmes, ont cessé d’accorder autant d’importance à un grand nombre de questions extérieures. L’étape de sortie de la crise n’a pas conduit au retour des intérêts d’avant la crise, mais à l’apparition rapide de nouveaux défis: à l’essor de la Chine et de l’Asie en général, ainsi qu’aux troubles au Proche-Orient, à l'issue imprévisible. Dans cette nouvelle situation, les conflits qui paraissaient auparavant fatidiques semblaient avoir cessé de l’être. Pratiquement tout l’espace postsoviétique a été relégué au second plan des priorités. Et dès la diminution de la pression de l’Occident, la Russie a cessé à son tour d’agir de manière agressive.

Par ailleurs, parallèlement au monde changeant, l’Ukraine évoluait également. Indépendamment de l’attitude que l’on peut avoir envers l’idéologie "orange", la gouvernance de Viktor Iouchtchenko et Ioulia Timochenko était une époque de bouleversements constants, aussi bien en termes de politique étrangère que nationale. En partie, c’était une conséquence naturelle de l’aspiration aux changements après la stagnation oppressive de Leonid Koutchma (le prédécesseur de Viktor Iouchtchenko). Mais dans une mesure bien plus importante, cela résultait de l’incompétence des autorités, incapables de formuler une stratégie sensée des changements et une approche cohérente des réformes. Le gouvernement a tenté de compenser ses échecs administratifs par une tension idéologique. La tentative de changer rapidement l’identité nationale d’un pays comme l’Ukraine et lui faire tourner brusquement le dos à la Russie garantissait en soi l’accroissement de la tension interne. Ajoutée à cela l'interminable guerre des anciens compagnons de lutte de la révolution orange.

Pendant toute cette période, l’Ukraine était au centre de l’attention internationale. Il y avait des raisons objectives à cela: les intérêts européens et américains ne passaient pas à côté de cette partie du monde. Il y avait également des raisons subjectives: le président Iouchtchenko était parfaitement conscient que le maintien du haut degré de confrontation avec Moscou était un moyen bénéfique pour attirer l’attention des partenaires occidentaux. Et bien que la politique russe de l’époque ne soit pas qualifiable de parfaite et exempte d'erreurs, Kiev attisait les braises de tout conflit. Car Viktor Iouchtchenko croit sincèrement que plus l’Ukraine est éloignée de la Russie, plus ses perspectives sont meilleures.

Mais le résultat n’a pas répondu aux attentes. A un certain moment, les leaders étrangers et la population locale étaient fatigués des querelles interminables au sein du gouvernement ukrainien et des confrontations incessantes entre l’Ukraine et la Russie. L’indifférence actuelle des uns et des autres résulte principalement des cinq années "orange." C’est la raison pour laquelle en seulement un an Viktor Ianoukovitch a réussi à prendre le contrôle de l’intégralité du système politique du pays sans rencontrer de résistance que ce soit au sein du pays ou en dehors. L’échange élégant du séjour de la flotte contre le gaz, lorsque Moscou et Kiev ont réglé deux problèmes très désagréables sans renoncer à leurs intérêts, a rassuré les forces extérieures désintéressées par les nouveaux "points chauds" (la Russie a offert à l’Ukraine de garder l’argent qu’elle n’aurait jamais obtenu de toute façon, et l’Ukraine a autorisé le maintien de la flotte russe, dont le séjour ne change rien pour elle).

En une année de présidence, Viktor Ianoukovitch a consolidé le pouvoir, a diminué la tension inutile, a commencé à débarrasser l’Ukraine de la réputation d’un Etat sur lequel on ne peut pas compter. En d’autres termes, il a créé les conditions nécessaires pour mener une stratégie politique et économique cohérente. Il ne reste plus qu’à la formuler. Car elle reste floue. Jusqu’à présent, toute l’énergie était consacrée à la stabilisation. On pourrait dire que toute l’année Ianoukovitch récoltait les fruits de la gestion de Iouchtchenko, tragiques pour ce dernier, mais profitables au premier.

Bien sûr, Ianoukovitch a encore beaucoup de temps devant lui, mais d’après l’expérience de tout pays, on sait que la "lune de miel" de tout gouvernement avec son peuple est limitée dans le temps. Il est impossible d'exploiter éternellement la déception de la population en accusant le prédécesseur, et l’absence d'opposition bien organisée, appréciable à la première étape, se transforme à un moment donné en défaut. Si bien qu'on ne peut partager avec personne les responsabilités et les décisions difficiles, ou simplement relâcher un peu la pression. Bien sûr, dans l’espace postsoviétique il existe suffisamment de régimes où la notion même d'opposition est inexistante. Mais, premièrement, cela ne sera jamais le cas de l’Ukraine car la société n’est plus la même et, deuxièmement, ces régimes sans opposition se retrouvent tôt ou tard dans une impasse, dont il est impossible de sortir sans bouleversements.

Sur le plan géopolitique, l’absence de rivalité extérieure qui a contribué à diviser le pays est une très bonne chose. Mais l'Ukraine devra nécessairement se positionner clairement. Pour l’instant le pays s’est figé dans une phase de transition, en respectant les distances avec la Russie (en dépit des accusations des opposants, Ianoukovitch n’a pas l’intention de vendre la souveraineté de l'Ukraine au Kremlin), et avec l’Union européenne, qui, d’ailleurs, a d'autres chats à fouetter que de s’occuper de Kiev. L’équilibre statique peut être maintenu pendant un certain temps, mais il faut avancer pour se développer. Le progrès dans un seul sens ne fait qu’exacerber les problèmes, d’après l’expérience faite par le président Iouchtchenko. Or, les manœuvres nécessitent souplesse et calculs précis. Et si ces qualités sont réunies, le temps est venu de les faire valoir.

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La Russie est-elle imprévisible? Peut-être, mais n'exagérons rien: il arrive souvent qu'un chaos apparent obéisse à une logique rigoureuse. D'ailleurs, le reste du monde est-t-il prévisible? Les deux dernières décennies ont montré qu'il n'en était rien. Elles nous ont appris à ne pas anticiper l'avenir et à être prêts à tout changement. Cette rubrique est consacrée aux défis auxquels les peuples et les Etats font face en ces temps d'incertitude mondiale.

Fedor Loukianov, rédacteur en chef du magazine Russia in Global Affairs.

 

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