Un soupçon de guerre civile

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Hugo Natowicz - Sputnik Afrique
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La Russie a traversé une semaine de troubles à caractère ethnique qui menacent la cohésion du pays.

La semaine précédente s'était achevée de façon étrange. Je suis dans le métro samedi 11 décembre, à Arbatskaya (grosse station en plein centre de Moscou), quand une rixe très violente éclate sur le quai entre des Russes et des personnes au teint plus sombre, avant de se terminer dans le wagon.

J'ai découvert plus tard les scènes qui s'étaient déroulées le même jour à deux pas du Kremlin, Place du Manège. Une foule en furie de "supporters" du Spartak a provoqué les policiers avant de rouer de coups au hasard des groupes de Caucasiens qui passaient par là. Bras tendus, slogans sans équivoque.

Le rassemblement visait au départ à venger Egor Sviridov, un supporter du Spartak tué d'une balle en caoutchouc par un ressortissant du Caucase lors d’une altercation. Les suspects avaient été relâchés à la hâte, peut-être contre pot-de-vin, ce qui avait contribué à la colère des proches de la victime. Les "supporters" du Manège en étaient-ils vraiment? Le rassemblement était-il spontané, ou y a-t-il eu manipulation, comme le laisse penser l'âge très jeune des participants? Beaucoup de questions subsistent.

Une certaine anxiété restait palpable en début de semaine: les gens se cherchaient du regard, comme pour vérifier que tout va bien, qu'il n'y a pas de danger. C'est l'impression que j’ai eue dans le métro et dans les centres commerciaux. Je reconnais cette tension: elle rappelle celle qui a suivi les attentats de mars 2010. La violence est dans l'air. Le soupçon aussi.

Le Parti contre l’immigration illégale (DNPI) a émis mardi 14 décembre au soir un "communiqué urgent": mercredi devait être une journée violente. "Les hommes russes doivent sortir en possession des moyens d’autodéfense autorisés par la loi". C'est ce jour qu’on attendait la riposte. Selon le très sérieux journal Kommersant, les blogs regorgeaient d'appel au talion, des autobus entiers de ressortissants du Caucase russe étaient soi-disant en route vers la capitale, et l'on attendait des actions de échauffourées en face du centre commercial Evropeïski, près de la gare de Kiev. L’angoisse était très forte. Finalement, plus de peur que de mal, la police ayant tout de même procédé à quelque 1.300 arrestations.

En regardant ce week-end (18 décembre) le "statut" de mes amis sur Vkontakte, le Facebook russe, on constate pourtant que des rumeurs alarmantes circulent toujours. "Cette nuit quatre Caucasiens ont été tués station Kakhovskaya", écrit un internaute. "Donc cela veut dire que quatre Russes seront assassinés. C'est dur d'arrêter tout cela désormais", répond un jeune homme caucasien. Pas plus tard que samedi, une amie m'expliquait que plusieurs stations de métro avaient été fermées en raison d'échauffourées s'inscrivant dans le sillage des événements du Manège. Ce même jour, plus de 500 arrestations ont eu lieu dans la capitale.

Le président Medvedev a promis la fermeté face aux "fouteurs de merde". Pourtant, dans l'ensemble, ce que je retiens est un long silence des autorités qui sont intervenues tardivement (Poutine a mentionné ces événements pendant ses questions-réponses avec les Russes en fin de semaine). N'était-ce pas le moment de délivrer un message fort, pour dissiper tout doute quant à la cohésion nationale?

C'est peut-être en raison de ce flottement que les réactions politiques propices à jeter de l'huile sur le feu se multiplient. Pour la première fois, le chef du Conseil des Muftis de Russie, le Tatar Ravil Gaïnoutdine, a accusé le Kremlin d'islamophobie. Selon lui, le centre fédéral cherche à empêcher les musulmans de s'unifier et tente d'"étouffer l'islam de Russie". Intervenant en public, il a loué la sobriété des migrants (souvent musulmans) et critiqué le penchant des Russes pour l'alcool. Des déclarations dangereuses en période de tension, d'autant que les Tatars sont classiquement plus proches des Russes que des Caucasiens.

Le blogueur Nariman Gadjiev (http://pcnariman.livejournal.com/) vit au Daghestan, une république du Caucase troublée par une guerre civile larvée. Il est pessimiste. Pour lui, de tels événements "sont la déclaration de l'effondrement officiel du pays. Avec le retrait du Caucase du Nord, le processus va prendre un caractère permanent. D'ailleurs la réaction des tatars ne s’est pas faite attendre". A ses yeux, les heurts de Moscou se répercuteront immanquablement sur la situation déjà tendue qui règne au Daghestan, république voisine de la Tchétchénie et de l'Ingouchie. "C'est un nouvel atout dans les mains de la population acquise au séparatisme et des leaders de l’opposition armée".

Konstantin Yantsen, doyen de la faculté de psychologie de l'Université de Tomsk, tente quant à lui de comprendre les causes de ces désordres. "En l'absence d'ascenseurs sociaux, et de perspectives d'emploi, la jeunesse cherche des responsables, et entame une chasse aux sorcières". Toutefois, M. Yantsen y voit la conséquence du système politique qui s’est implanté en Russie au cours des dix dernières années. "Le modèle autoritaire crée une bipolarisation de la conscience nationale entre les nôtres et les autres. Regardez, le pays vit dans un état de guerre civile larvée", estime-t-il.

Quoi qu'il en soit, la fine pellicule de normalité qui recouvre notre quotidien russe semble tout à coup bien fragile. Et l'on se demande brusquement si cette Russie qui a su gérer relativement intelligemment la chute de l'Urss, sans sombrer dans les guerres interethniques de l'ex-Yougoslavie, pourrait brusquement se changer en poudrière…

Pour Nariman Gadjiev, le plus grave, c'est que le pays qui a vaincu le fascisme pendant la guerre, événement sur lequel repose la cohésion nationale russe, a capitulé devant celui-ci dans la vie "civile". M. Yantsen, a son tour, se réfère à cet événement, mais avec un espoir : que le souvenir de la Victoire sur le nazisme ne "permette pas au nationalisme de tous les jours de se transformer en catastrophe généralisée pour toute la Russie".

Car c'est bien l'histoire, fondement du vivre-ensemble actuel, qui est prise en otage. La Victoire commune s'efface peu à peu devant d'anciennes fractures: des militants nationalistes tatars sont allés jusqu'à menacer, après les troubles du Manège, de détruire le monument aux soldats russes tombés lors de la prise de Kazan en 1552, étant donné le refus d'offrir à la ville un monument aux défenseurs de la ville contre Ivan le Terrible.

Des luttes historiques à l'explosion des séparatismes, dans un pays qui compte des centaines de peuples de religions différentes, il n'y a qu'un pas. Les dirigeants russes n'ont pas le choix : il faudra délivrer un message fort pour dissuader tous ceux qui rêvent de franchir le Rubicon.

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