Bouchehr, une course sur le fil du rasoir

© RIA Novosti . Andrei Reznichenko  / Accéder à la base multimédiaLa centrale nucléaire de Bouchehr
La centrale nucléaire de Bouchehr - Sputnik Afrique
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Samedi dernier, l’Iran a lancé la première unité de production d’énergie de la centrale nucléaire de Bouchehr. La longue construction, devenue fable du quartier et qui refait surface à chaque débat sur le programme nucléaire de l’Iran, se termine dans un contexte international très complexe.

Samedi dernier, l’Iran a lancé la première unité de production d’énergie de la centrale nucléaire de Bouchehr. La longue construction, devenue fable du quartier et qui refait surface à chaque débat sur le programme nucléaire de l’Iran, se termine dans un contexte international très complexe.

Dans les années 90, lorsque la coopération nucléaire avec la Russie ne faisait que commencer, l’Iran était dirigé par les libéraux sous la présidence d’Ali Akbar Hachemi Rafsandjani, richissime oligarque perse et rival implacable et vindicatif du leader des conservateurs, le seyyed Ali Khamenei (le successeur d’ayatollah Khomeini, père fondateur de la république islamique). Hachemi Rafsandjani était un fervent adepte d’une politique pragmatique visant à éliminer les " déformations " qui ont résulté de la révolution islamique et à renforcer progressivement la position de l’Iran au Proche-Orient et en Asie centrale. Malgré une série d’échecs économiques et de scandales de corruption, cette politique paraissait attrayante et elle a été poursuivie par son successeur Khatami, le protégé de Hachemi Rafsandjani qui s’est retiré au second plan. C’est précisément sous la présidence de Khatami qu’a commencé la construction de la centrale nucléaire de Bouchehr, dont la décision a été prise dès 1995.

Quinze années de gouvernement modéré à Téhéran avaient laissé l’espoir d’un dialogue positif concernant le thème nucléaire et autres. Pour cette raison, Moscou, aussi bien au sein du Conseil de sécurité de l’ONU que par les autres voies, résistait fortement aux " manigances de Washington " contre l’Iran. Toutefois, en 2005, les conservateurs ont réussi à faire élire au poste présidentiel Mahmoud Ahmadinejad, le maire de Téhéran, jeune et ambitieux réactionnaire, qui, dès le début, a donné un ton proche de l’hystérie à la politique étrangère de l’Iran. En même temps, le programme nucléaire national a été accéléré. La position pro-iranienne de Moscou a commencé à paraître équivoque. Lorsqu’il s’est avéré que le populiste autoritaire Ahmadinejad allait poursuivre sa politique et que l’aristocratie réformiste d’Iran ne pouvait pas l’eliminer de façon rapide et décisive, la Russie a commencé à reporter la date de lancement de la centrale nucléaire de Bouchehr sur fond d’accusations mutuelles de non-respect des conditions financières de l’accord.

La centrale devenait " une valise sans poignée ", difficile à porter mais qu’il serait dommage de jeter. La partie russe, elle, rassurait constamment Téhéran et le monde entier que la centrale nucléaire serait inévitablement mise en service. La position officielle des États-Unis à l’égard de Bouchehr faisait preuve d’optimisme au niveau du Département d’État, en approuvant prudemment les démarches russes visant à " civiliser " le secteur nucléaire de l’Iran. En même temps, on notait aux États-Unis la formation d’une opinion publique négative de la part des médias et de la communauté d’experts qui ont lié la mise en service du réacteur russe avec la possibilité pour Téhéran de créer une arme nucléaire.

Cette rhétorique est tout à fait perfide. Les réacteurs à eau légère VVER-1000 ne peuvent pas être utilisés pour la production pratique des matières fissiles pour la fabrication d’armement. Le combustible nucléaire usagé contient effectivement 0,6% de plutonium-239 qui pourrait sous certaines conditions convenir à la fabrication d’une arme nucléaire mais il est difficilement dissociable des autres isotopes qui rendent nulle sa valeur militaire. De plus, un contrôle technologique très strict a été prévu pour assurer la livraison des assemblages en provenance de Russie et le retour du combustible irradié " conformément à l’inventaire ". Toute tentative de sortir le plutonium du site de stockage de combustible irradié de la centrale nucléaire ou de décharger prématurément des barres de combustible du réacteur serait immédiatement connue.

La centrale nucléaire de Bouchehr et l’usine d’enrichissement de Natanz qui pourrait potentiellement produire de l’uranium militaire sont deux aspects tout à fait différents du problème nucléaire iranien et devraient être examinés séparément. D’autre part, la thèse du contrôle de circulation du combustible neuf et irradié en provenance du réacteur russe à Bouchehr qui réussirait à apaiser le volontarisme iranien et arrêterait l’enrichissement d’uranium nous laisse, bien sûr, très sceptiques. Pour la bonne et simple raison que les centrifugeuses de Natanz n’ont pas été construites prioritairement pour assurer un approvisionnement en combustible du secteur nucléaire d’Iran, dont les plans étaient très flous et indéterminés, malgré le gigantesque programme gouvernemental de construction de vingt unités de production d’énergie en propre.

D’où l’intérêt croissant de Téhéran pour la construction des réacteurs iraniens à eau lourde. Leurs perspectives énergétiques sont très douteuses mais ils sont plus que convenables pour la fabrication de plutonium militaire. De plus, ce type de réacteurs permet de manipuler des ensembles combustibles " en marche ", ce qui est très pratique pour travailler avec diverses inspections internationales qui ne doivent pas nécessairement voir tout ce qui se passe sur le site.

Le programme nucléaire de l’Iran est essentiellement de nature militaire, et on ne peut rien y faire. La thèse de l’ayatollah Khomeini, concernant l’interdiction d’utiliser des armes de destruction massive comme étant une insulte aux règles de l’Islam, n’est pas encore démentie publiquement mais fait déjà l’objet d’une transformation créatrice. Là, les avis des libéraux et des conservateurs représentant l’aristocratie iranienne se rejoignent de manière très touchante. Il est difficile de dire quel rôle dans la formation de cette politique ont joué les ambitions de Téhéran qui prétendait au rôle de « superpuissance régionale » en Asie du Sud, et la position intransigeante des États-Unis et d’Israël, dont tout régime iranien doit prendre en compte quel que soit le degré de sa modération et en toute conformité avec les principes d’une " realpolitik ". Les parties concernées se sont trop enlisées dans la confrontation.

Dans ces conditions, la Russie n’avait plus qu’à prendre publiquement ses distances avec le régime d’Ahmadinejad. C’est ce qu’elle a fait au printemps 2010 au moment où la percée a été opérée dans le processus des négociations entre la Russie et les États-Unis pour la réduction du potentiel offensif. Par la suite, la Russie n’a pas bloqué la résolution du Conseil de sécurité de l’ONU numéro 1929 qui durcissait le régime des sanctions limitées contre l’Iran. En l’occurrence, cette décision a gelé plusieurs livraisons à Téhéran de l’équipement militaire russe.

Toutefois, la Russie est obligée de faire coïncider la condamnation implacable du programme nucléaire militaire d’Iran avec la volonté tout à fait légitime de mener à terme le projet de Bouchehr. Il ne s’agit pas seulement des intérêts financiers de Rosatom dont le rôle prédominant dans les positions de Moscou et d’Iran a été ouvertement mentionné par un grand nombre de commentateurs. " En brisant " l’opposition de Washington à Bouchehr, la partie russe envoie un message clair et lisible : Moscou se prononce pour un transfert de technologies contrôlé dans le nucléaire pacifique « au tiers monde ». La même question a motivé la récente lutte féroce pour la présidence de l’Agence internationale de l’énergie atomique : dans quelle mesure serait-il permis aux pays en développement de posséder leur propre secteur d’énergie nucléaire ? Avec Bouchehr la Russie fait comprendre qu’elle est prête à soutenir la construction des réacteurs à eau légère « pacifiques » dans tous les pays intéressés.

Un comportement aussi équivoque, surtout en vue de l’absence de volonté de la part de la communauté internationale à comprendre des questions aussi délicates, telles que les liens compliqués du nucléaire militaire avec le pacifique, pourrait conduire, en cas d’hésitations, à des pertes considérables pour la réputation de Moscou. La même chose arriverait avec une campagne médiatique orientée (nous l’avons déjà observé dans l’exemple souvent mentionné avec les recherches des armes de destruction massive en Irak). Toutefois, il n’y a apparemment pas d’alternative à cette course sur le fil du rasoir si la Russie souhaite se tirer la tête haute de l’impasse nucléaire de l’Iran, en renforçant en même temps ses positions autonomes sur le marché mondial de l’énergie nucléaire.

Ce texte n’engage que la responsabilité de l’auteur

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