La Russie vue par la presse francophone le 5 août

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Russie : au coeur du brasier/ Moscou transformée en cité fantôme/ Libéralisme à la russe

Paris Match

Russie : au coeur du brasier

Une mer de flammes s'étend sur la Russie. Des dizaines de villages ont été rasés, les sans abris se comptent par milliers et le pouvoir politique, impuissant malgré ses promesses, est fragilisé.

« Dans ma jeunesse, c’était la guerre, maintenant c’est pareil ». La vieille babouchka squelettique se lamente en serrant contre son tablier à carreaux un poulet étique. C’est tout ce qui lui reste. Maslovka, le bourg où elle vit depuis toujours, dans la région de Voronej, à 600 km au sud-est de Moscou, a tout d’un champ de bataille. Pans de murs effondrés et noircis, ferrailles tordues, carcasses de voitures calcinées. Comme Alexandra Yuryeva, des dizaines d’habitants hébétés gémissent en arpentant les ruines recouvertes de cendre. L’air est irrespirable. Le thermomètre flirte avec les 40°. Depuis un mois et demi, la Russie connaît une canicule sans précédent. Avec la sécheresse, les incendies de forêt se multiplient dramatiquement. Ils ont déjà fait une cinquantaine de morts et plus de 3500 sans-abri.

Les régions de Voronej, Ryazan et Nijni-Novgorod sont les plus touchées. Sur les 150 maisons de Maslovka, seules cinq ont été miraculeusement épargnées. Des isbas aux cadres de fenêtres si soigneusement travaillés, n’ont survécu que les poêles de pierre qui servent également de lit. Le même jour, le jeudi 29 juillet 2010, deux autres villages de Russie centrale ont subi un sort identique. Ils ont été rayés de la carte en à peine plus d’un quart d’heure. « Ca a brûlé en une minute, on a juste eu le temps d’emporter les enfants , confie une survivante. C’est un feu qui rampe à toute vitesse et profite du moindre souffle ». Depuis sa résidence d’été, le Président Dimitri Medvedev a déclaré que c’était une « catastrophe naturelle comme il n’y en a que tous les 30 à 40 ans ». Il a demandé aux gouverneurs régionaux de prendre des mesures supplémentaires de prévention et d’aide aux victimes. Les députés de la Douma ont proposé d’officialiser la sieste !

« Confronté à cette force de la nature, vous êtes en plein désarroi »

Vendredi dernier, à Verkhnaya Vereya, un village dont les 341 demeures ont été détruites et quatre résidents tués, plus un pompier, le premier ministre Vladimir Poutine, jeans et manches de chemise retroussées, a promis aux sinistrés que leurs maisons seraient reconstruites avant l’hiver. Une allocation spéciale de plus de 6000 euros devrait leur être versée. Elle s’élèvera à près de 30.000 pour les familles ayant perdu un proche. « Le vent ne prend pas de repos, nous non plus ». Vindicatif, Poutine a demandé aux responsables locaux qui n’auraient pas été à la hauteur de démissionner. Ca leur évitera des poursuites ! Pour l’heure, seul le chef du district de Vyksa ( où se trouve le village de Verkhnaya) a suivi la recommandation du 1er ministre. Moscou mène une lutte acharnée contre les incendies. 240.000 hommes, 25.000 véhicules, et 226 avions et hélicoptères, ont été déployés sur le front du feu, une surface équivalente au Portugal. Samedi, l’armée a été sommée de se joindre au combat. 17 régions, sur 83, sont concernées. Quatre sont plus particulièrement menacées.

La télé couvre abondamment les victoires des hommes du feu. Une sensible amélioration était attendue ce week-end, mais de sombres prévisions météo faisaient craindre le pire pour les jours à venir. Ordre a été donné de redoubler de prudence. La Russie est en guerre contre le thermomètre ! Une guerre perdue ? Oleg Zugeev, de la direction régionale de Nijni-Novgorod du ministère des Situations d’urgence, était à Verkhnaya Vereya jeudi dernier. Il n’en est toujours pas revenu. « Normalement, on est adapté aux sinistres. Nous disposons d’hélicoptères MI8 et d’Iliouchine 76 pour le transport de l’eau, 500 unités techniques sont engagées, mais que voulez-vous faire face à un mur de feu de 20 mètres de haut et de 5km de long qui est précédé par un souffle brûlant capable de projeter une isba 500m plus loin. Les pare-feu n’y ont rien pu. Confronté à cette force de la nature, vous êtes en plein désarroi ».

Galina a le cheveu orange et la cinquantaine grassouillette enveloppée dans des leggins incongrus par une chaleur pareille. Elle n’a cure des rodomontades martiales du Kremlin et trouve que la Nature a bon dos. « On a appelé le numéro des urgences et personne n’a jamais répondu ». Des flammes miroitent sur l’énorme crucifix en or qu’elle porte autour du cou. Elle a tout perdu. Sa voisine confirme l’incurie des autorités. « Les champs tout autour étaient en combustion depuis des semaines, et personne n’a rien fait. Alors, avec un coup de vent, tout y est passé ». La tourbe, ce combustible fossile qui a le même aspect que le terreau, est la malédiction des étés russes. Il s’enflamme régulièrement avec les fortes chaleurs. De paisibles prairies se transforment en brasiers. Ces feux, guère spectaculaires parce que sous-terrains, peuvent en revanche durer des mois et provoquer des incendies de proximité. Selon le ministère des situations d’urgence russe, ils sont responsables de 42 des 779 « feux sauvages » recensés d’est en ouest du plus grand pays de la planète.

Les Russes sont isothermes. Habitués aux températures extrêmes. Leurs étés continentaux sont souvent terribles. Les récits de mort par noyade de jeunes gens imbibés d’alcool sont le lot quotidien des journaux des mois chauds. Mais là, c’est trop. Dans la capitale, qui se prendrait volontiers pour une des villes les plus chics du monde, plus moyen de se faire servir un demi bien frais passé midi ! Les freezers sont saturés. Depuis un mois, les boutiques de climatiseurs et de ventilateurs sont en rupture de stock. Infernale litanie, la liste des victimes s’allonge chaque jour. Rien que pour le week-end : 4 morts et plus de 100 bâtiments ravagés dans la région de Riazan, 5 autres disparus et plus de 500 sans-abri dans celle de Lipetsk, 3 hôpitaux et plus de 1000 jeunes évacués de camps de vacances dans les environs de Voronej. D’impressionnantes images de quartiers entiers en flammes défilent en continu sur les écrans. Les diouchkas, les «filles» aux longues jambes et mini-short, engluent leurs stilettos dans le goudron des trottoirs qui fondent sous le soleil. L’enfer ! La lumière est gris-jaune, corrompue par les émanations toxiques des tourbières des environs. 34 feux de tourbe et 26 de forêt menacent Moscou. La pollution due au monoxyde de carbone excède de 10 fois la norme. Se promener dans la capitale russe pendant trois heures équivaudrait à fumer deux paquets de cigarettes à la chaîne.

Un éternel keffieh autour du cou, Dimitri Levashov, la trentaine, calvitie prononcée ruisselante de sueur, est très agité. Sa ville, Djerzinsk, à une cinquantaine de kilomètres de Nijni-Novgorod, est une véritable bombe à retardement. Pendant plus de 70 ans, cette cité « fermée » a été entièrement dédiée à la fabrication d’armes chimiques. Des centaines de milliers de tonnes de déchets hautement polluant ont été enterrés ou immergés n’importe comment dans les parages. Leur potentiel de nuisance – Djerzinsk a la réputation d’être la ville la plus polluée du monde – s’accroît vertigineusement avec la chaleur. On n’ose pas imaginer ce qu’il adviendrait si un incendie enflammait la « mer blanche » et le « trou noir », deux des plus sinistres dépotoirs locaux. Une pluie de dioxines en tous genres !

La vie continue. Les frasques des oligarques en vacances sur la Côte d’Azur alimentent toujours la Une des journaux people. Boris Nemtsov, ancien premier ministre d’Eltsine et ex-gouverneur de Nijni-Novgorod, a été arrêté samedi alors qu’il participait à une manifestation d’opposants. La veille, la police avait sévèrement matraqué des écologistes qui s’opposaient à un projet d’autoroute dans la banlieue de Moscou. Insouciants, les riches se réfugient derrière leurs climatiseurs tandis que le fléau progresse. L’Etat assure avoir la situation en main, mais sur le terrain, les sauveteurs sont sceptiques. La fumée est si épaisse que les avions larguent l’eau au petit bonheur. Le service des gardes forestiers a été supprimé, et les forêts, non entretenues, s’embrasent comme des allumettes.

La sécheresse a également porté un coup dur à l’agriculture et à l’élevage. Tandis que le cours du blé s’envole, faute de foin, les éleveurs abattent leurs bêtes. Du coup, jamais les prix du porc et du poulet n’ont été aussi bas. Le mois d’août en Russie est celui des « désastres ». 1998 : crise bancaire radicale. 2000 : naufrage du sous-marin Koursk. 2004 : attentat aérien. 2009 : 75 morts dans l’explosion d’une centrale électrique en Sibérie. Dimanche, les services forestiers d’Extrême-Orient (le « Far East » russe) ont annoncé que les surfaces détruites par les incendies avaient triplé en 24 heures, passant de 31.000 à 99.000 hectares. La catastrophe se propage. La taïga souffre. Comme la Russie toute entière. Dimanche, lors de l’office, Cyrille, le patriarche de l’Eglise orthodoxe russe, a avoué son émotion : « La peine s’est abattue sur notre pays, des vies humaines ont été arrachées, des centaines de personnes ont perdu leur toit et des milliers n’ont pas de moyens de subsistance, y compris de nombreux enfants. J’appelle chacun à s’unir dans la prière pour que la pluie tombe sur nos terres ». 

Le Figaro

Moscou transformée en cité fantôme 

Moscou étouffe. Le nuage de fumée qui plane depuis dix jours au-dessus de la capitale, s'est épaissi mercredi, alimenté par d'inextinguibles feux de tourbières qui brûlent par dizaines autour de la ville. La situation est un peu plus facile jeudi matin, mais la place Rouge reste bien grise. A 6 heures jeudi (heure française), on respirait plus facilement dans les rues de Moscou, et l'odeur de brûlé était moins forte que la veille.

Mercredi, les passants tentaient de se protéger en s'appliquant un mouchoir humide sur le nez. Mais rien n'y fait. Le «smog», comme disent les Russes, s'infiltre partout, jusque dans les stations de métro, pourtant creusées plusieurs dizaines de mètres sous terre. Insolent, le mercure refuse de descendre : 40 ° C mercredi encore. Les pannes d'électricité se multiplient et l'asphalte s'affaisse : un trou de trois mètres de profondeur et une fissure d'une dizaine de mètres de long ont été repérés mercredi par les pompiers.

Dans une supérette du centre, quelques grands-mères ratatinées tentent de se rafraîchir en s'attardant au rayon laitages. «J'arrive à peine à respirer, j'ai très mal à la tête. Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit. On étouffe !» lance la première, voûtée sur son chariot. «C'est épouvantable ! J'ai une fine couche de cendre sur tous mes meubles. J'ose à peine sortir, mais j'avais les nerfs en pelote, alors je me suis dit que ce serait bien d'aller faire quelques courses. Ici, au moins, ils ont l'air conditionné !», renchérit la seconde, en nage.

Le vigile tente de les chasser vers la caisse, «on n'est pas au sanatorium !», avant de se faire rabrouer par la directrice du magasin, Marina Alexandrovna : «C'est une situation de crise. Il faut se montrer compréhensifs et solidaires. Heureusement que ma mère et mes filles sont à la datcha. Là-bas, il n'y a pas d'incendies, et elles respirent le bon air.»

Après avoir conseillé aux plus fragiles, enfants et personnes âgées, de limiter leurs déplacements dans la rue, les médecins étendent maintenant leurs mises en garde à toute la population. Selon Evgeunia Semoutnikova, directrice de Mosecomonitoring : «La concentration de particules en suspension atteint plus d'un millier de microgrammes par mètre cube. Avec de telles concentrations, même les adultes en bonne santé doivent minimiser leur exposition.»

Les Echos

Libéralisme à la russe

Un virage libéral en Russie ? L'ouverture du capital d'une dizaine de fleurons de l'économie nationale (dans le pétrole, les transports ou la banque), annoncée par les autorités moscovites, devrait rapporter plus de 29 milliards de dollars sur trois ans. Les Français, qui partagent avec les pays ex-communistes l'expérience de ces allers-retours des grands groupes industriels et financiers entre le privé et le public, les interprètent volontiers en termes idéologiques. Mais cette grille d'explication est sans doute erronée, appliquée au cas russe. De fait, le but affiché de l'opération est d'aider à combler un déficit public qui frôlera cette année 6 % du PIB, selon le FMI. Et la mise sur le marché des actions sera calibrée pour que l'Etat conserve de toute façon le contrôle des firmes concernées.

Il y a au moins deux autres façons d'interpréter cette décision. Elle s'inscrit d'abord dans une lutte pour le pouvoir : les nationalisations réalisées par Vladimir Poutine, surtout entre 2003 et 2008, visaient à récupérer des entreprises qui, dans les années 1990, étaient passées aux mains d'une poignée d'oligarques dans des conditions plus que douteuses. Nous en sommes à l'étape suivante : dans les firmes sur lesquelles il a assuré sa mainmise, l'Etat peut se comporter en bon capitaliste en attirant des investisseurs minoritaires, russes ou étrangers, alléchés par les perspectives de développement. Il récoltera ainsi des recettes sans commune mesure avec le produit des privatisations opérées à l'époque de Boris Eltsine.
L'autre explication est technique : c'est que entre-temps, les outils de la finance russe se sont développés. L'existence de places boursières nationales et de banques d'investissement, l'internationalisation financière des groupes (10 % du capital de Rosneft, le premier pétrolier russe, sont traités à la Bourse de Londres) permettent à l'Etat vendeur de mieux tirer parti du marché. En somme, comme beaucoup de régimes autoritaires, la Russie cherche le modèle optimal du « capitalisme d'Etat ».

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