Farnborough: un contrat change la politique russe en Asie

© RIA Novosti . Grigoriy Sisoev / Accéder à la base multimédiaMS-21
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L’avenir de la politique russe en Asie du Sud-est a fait l’objet d’un débat hier, jeudi 22 juillet, à Hanoi. Or, la nouvelle principale concernant la présence russe dans cette région du monde était parvenue la veille de Farnborough et cette nouvelle pèse ni plus ni moins 3,4 milliards de dollars, voire, en y regardant de près, 5 milliards carrément.

L’avenir de la politique russe en Asie du Sud-est a fait l’objet d’un débat hier, jeudi 22 juillet, à Hanoi. Or, la nouvelle principale concernant la présence russe dans cette région du monde était parvenue la veille de Farnborough et cette nouvelle pèse ni plus ni moins 3,4 milliards de dollars, voire, en y regardant de près, 5 milliards carrément.

La réunion des ministres des Affaires étrangères de Russie et des pays membres de l’Association des nations de l’Asie du Sud-est (ASEAN) s’est tenue à Hanoi. Cet événement est une routine qui se déroule une fois par an fin juillet lors de la « semaine d’ASEAN» : les ministres des dix pays membres de l’organisation se réunissent d’abord entre eux pour inviter ensuite leurs collègues des autres régions à tour de rôle ou en groupe pour passer en revue, avec chacun d’entre eux, les relations bilatérales Chine–ASEAN, Russie-ASEAN, États-unis–ASEAN, etc.

Or, un concours de circonstances a voulu qu’un contrat fût signé au Salon aéronautique de Farnborough mercredi 21 juillet entre la société russe Irkout et la compagnie malaisienne Crecom Burj Resources prévoyant la livraison à cette dernière de 50 avions de ligne moyen-courrier de dernière génération MS-21 pour un montant de 3,4 milliards de dollars. Toutefois, un de ces jours, j’ai entendu le chiffre de 5 milliards évoqué à Kuala Lumpur où la transaction avait été préparée. Ce chiffre comprend le coût de tous les travaux qui accompagnent normalement ce genre de projets de pointe.

Des transactions de cette envergure, l’industrie aéronautique civile russe n’en avait connu nulle part au monde depuis 1991. D’autant plus qu’il s’agit en l’occurrence de l’acquisition d’un avion qui n’existe pas encore : les Malaisiens voulaient absolument se l’assurer d’avance et en avoir la primeur en commandant 50 appareils. Ils ne sont pas, d’ailleurs, les seuls : la vente de 90 autres avions a été décidée au Salon de Farnborough à destination d’autres pays.

La Malaisie fait partie de l’ASEANqui est un espace économique fortement intégré. On peut donc s’attendre à ce que la Malaisie soit suivie dans l’acquisition des MS-21 par ses voisins du Singapour, du Laos ou de l’Indonésie.

Cette transaction cause un changement brusque dans les échanges commerciaux entre la Russie et l’ASEAN. Échanges entre la Russie et les dix autres pays de l’Association qui, avant l’annonce de la transaction, avaient d’abord dépassés le seuil de 10 milliards pour chuter ensuite pendant la crise et finalement se rétablir actuellement. Le contrat avec la Malaisie fait grimper brusquement en flèche ce chiffre.

Dans ce contexte, il convient d’évoquer le projet de « modernisation de la Russie » et de se demander qui sont les partenaires principaux de notre pays dans cette entreprise. En éliminant la composante pétrolière et gazière des exportations russes, on se rend compte que ce rôle ne revient pas du tout à l’Europe et encore moins aux États-unis. Certes, les importations de biens d’équipements modernes se font à partir des pays européens et, en partie, du Japon. Ces mêmes pays, joints par les États-unis, sont les fournisseurs les plus probables des technologies et du savoir-faire de pointe. Mais les pays qui veulent, ou peuvent, acquérir les produits de pointe dont la Russie dispose déjà, en réalité ou à l’état de projet, se trouvent ailleurs, à savoir en Asie du Sud (en Inde, surtout), en Asie de l’Est (en Chine), en Asie du Sud-est et aussi en Amérique Latine (avant tout au Brésil). La liste des produits en question n’est pas excessivement longue, mais elle comprend quand même les technologies nucléaires civiles, les avions (civils et militaires), les matériaux nouveaux etc.

En fait, nous avons là l’alinéa qui décrit succinctement la totalité des perspectives d’existence et de développement ultérieurs de la Russie illustrant les propos récent du président russe fait à Khabarovsk et au ministère russe de l’Intérieur et que l’on considère à tort comme un changement de priorités. C’est dans le contexte de la CEI que l’on peut parler de changement des priorités, et il était d’ailleurs parfaitement prévisible. Or, l’orientation de la Russie vers l’Est et les tentatives de s’implanter sur les marchés des produits de pointe ont été évoqué, notamment en ce qui concerne l’ASEAN, dès la fin des années 90.

L’histoire de ces relations n’a pas toujours été heureuse. Lors des forums d’affaires Russie-ASEAN, il arrivait à Moscou d’offrir aux pays de la région ce que la Russie avait de meilleur, mais ce meilleur était en même temps trop surdimensionné. C’était les projets de centrales nucléaires flottantes, des écranoplanes (hydravions volant sur coussin d’air), les avions Be-200 etc. Seuls les contrats militaires étaient menés à bien. Eh oui, les nouveaux marchés sont difficiles à conquérir.

Moscou espérait pouvoir utiliser le mécanisme politique de l’ASEAN pour assurer sa pénétration accélérée sur tous les marchés de la région. Le mécanisme s’est pourtant montré compliqué, non sans rappeler la bureaucratie de l’UE où les arrangements sont possibles avec chaque pays en particulier mais pas avec tout le monde ensemble.

Et c’est à ce moment-là que les sommets Russie-ASEAN et le sommet des pays de l’Asie de l’Est sont venus débloquer la situation. C’est que tous les partenaires de l’Association ne se voient pas honorés par les invitations à ses sommets annuels. La Russie a pourtant été élevée à cette dignité et le premier sommet de ce genre s’est déroulé à Kuala Lumpur. Ensuite Vladimir Poutine a refusé de participer aux réunions suivantes. Il l’a justement fait parce que l’Association ne servait pas la cause de la coopération économique. A quoi bon traiter avec elle alors ? Par ailleurs, la même année a vu le début des intrigues autour de la participation de Moscou aux sommets des pays de l’Asie de l’Est. C’est l’administration de George Bush qui mettait des bâtons dans les roues de la Russie : l’idée lui paraissait insupportable que la Russie, tout en étant un pays manifestement asiatique – contrairement aux États-unis -, puisse participer aux réunions d’où les États-unis étaient exclus. Étant donné que les décisions nécessitent un consensus au sein de l’ASEAN, il n’a pas été difficile de trouver un seul « bloqueur » pour la Russie.

Et voilà qu’à la conférence de Hanoi les ministres des Affaires étrangères des pays de l’ASEAN reçoivent leur homologue russe. Les nouvelles de jeudi dernier sont les suivantes : les chefs d’Etat des pays membres de l’ASEAN ont décidé d’admettre à la fois la Russie et les Etats-Unis aux sommets des pays de l’Asie de l’Est. L’époque a changé et les Etats-Unis n’ont plus aucun intérêt à bloquer la Russie partout dans le monde. Les présidents des deux pays auront donc l’occasion de voir d’eux-mêmes à quoi ces sommets peuvent servir ; or, cette question n’est pas simple.

Quant au retour de la Russie aux autres sommets, notamment à ceux que les pays de l’ASEAN organisent chaque automne avec leurs partenaires élus, cette décision de Moscou a été annoncée il y a longtemps. A la veille de son départ pour Hanoi, le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a rappelé que le deuxième sommet Russie-ASEAN devait se dérouler dans cette même Hanoi, fin octobre. La réunion actuelle des ministres, quant à elle, devait aider à définir les thèmes sous forme de projets concrets, d’idées et de proposition pour cette rencontre suivante.

Il est clair que l’Asie est devenue un partenaire encore plus prioritaire pour la Russie qu’elle ne l’était il y a cinq ans. Il est tout de même curieux de savoir quels projets de coopération avec Moscou seront promus par le G10 de l’ASEAN. S’agit-il de la mise en valeur du bassin du Mékong ? De la mise en place du réseau régional de l’énergie atomique ? Quant à l’aviation civile, elle marche déjà pas mal, comme on le voit.

Ce texte n’engage que la responsabilité de l’auteur.

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