Ekaterinbourg: une ville sur les failles de l’histoire (reportage)

© Sputnik . Aleksandr Yuriev / Accéder à la base multimédiaEkaterinbourg
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Les habitants d’Ekaterinbourg aiment rappeler que leur ville fut l’épicentre de deux bouleversements majeurs de l’histoire russe: la fin de l’empire, avec l’assassinat du tsar Nicolas II et de sa famille en 1918, et la chute de l’URSS. Le premier président russe Boris Eltsine, fossoyeur du communisme, était en effet natif de cette région.

Par Hugo Natowicz, RIA Novosti

Excentrique capitale de l’Oural

Ekaterinbourg, à la frontière de l'Europe et de l'Asie, impressionne de prime abord par une atmosphère hors norme. L'Express littéraire Blaise Cendrars, qui relie Moscou à Vladivostok avec à son bord dix artistes français, est accueilli en gare par une fanfare militaire des plus solennelles. Après une série de mélodies convenues, elle entame une danse endiablée sur des airs occidentaux tels que la bande originale du film Austin Powers. Le ton est donné.

Ce caractère loufoque imprègne la ville, qui possède notamment un imposant monument en forme de clavier d’ordinateur, ainsi qu’une statue de l’homme invisible, dont on peut observer les empreintes de pied dans le sol.

L’excentricité d’Ekaterinbourg, située à 1417 km de Moscou, est enracinée dans l'histoire. Elle traduit les ambitions frustrées de la capitale de l’Oural, qui a toujours préoccupé Moscou par son esprit indépendant.

La malédiction du schisme
Tout remonte à un traumatisme des plus douloureux: rejetant les réformes du rite orthodoxe imposées au milieu du XVIIe siècle par le Patriarche Nikon, les « vieux-croyants », par certains aspects comparables aux protestants, sont persécutés. Nombre d'entre eux fuient, une partie finissant par trouver refuge dans l’Oural. Au fil des siècles, ils constitueront le socle de l’entreprenariat russe, et grossiront les rangs des nombreux mineurs d'Ekaterinbourg.  Le divorce est total avec le pouvoir central, et les vieux-croyants resteront une force d'opposition constante à Moscou.

L’assassinat de la famille impériale à Ekaterinbourg, entourée de mystère, ne doit donc rien au hasard. Après avoir été renversé par les révolutionnaires, le tsar devient dans le chaos général un enjeu politique majeur pour plusieurs villes, qui ne rechigneraient pas à s'approprier ce prestigieux otage. La lutte met principalement aux prises Moscou et Ekaterinbourg. Le train transportant la famille, en provenance de Tobolsk, se dirige finalement vers la capitale de l'Oural; il est stoppé avant d'entrer dans la ville tant la foule qui s'est rassemblée près de la gare est furieuse.

Funeste coïncidence: c'est dans le monastère Ipatievski que le premier Romanov, Mikhaïl, fut couronné en 1613; c'est dans la maison confisquée au marchand Ipatiev que la famille royale fut exécutée, suite à une décision certainement hâtive des organes de sécurité, encore peu soumis au pouvoir central naissant. La Révolution russe n'est encore qu'une "constellation de petites révolutions", selon l'expression de Pierre Bourdieu. La particularité d'Ekaterinbourg, déjà fameuse, sortira renforcée par ce massacre.

Le lieu de l'exécution accueillera après la chute du communisme une imposante cathédrale-sur-le-sang-versé, construite en cinq ans, un temps record. Le sang versé, c'est aussi celui des ouvriers centre-asiatiques venus participer à ce chantier hâtif, parfois mené au mépris des normes de sécurité les plus élémentaires.

Versailles ouvrier et Chicago russe
Pas de hasard non plus si c'est précisément dans cette ville entachée de sang impérial que le pouvoir décide dans les années 1930 de créer l'"usine des usines", le site de construction de machines Ouralmash. Des ouvriers européens et chinois sont intégrés à ce projet de prestige, vitrine du socialisme.

Fer de lance de l’industrie russe, le quartier d'Ouralmash est une sorte de "Versailles ouvrier", l'usine de style constructiviste "substituant" le palais de Louis XIV. Le plan est des plus classiques, les rues convergeant sur la statue de Sergo Ordjonikidze, chargé de l'industrie lourde sous Staline. Les purges de 1937 verront périr des milliers de spécialistes ce qui portera un coup d'arrêt au développement industriel russe.

Dans les années 1990, la ville est le théâtre d’une guerre des gangs mafieux dont le cimetière de la ville témoigne encore. Surnommée la « petite Chicago », Ekaterinbourg se réveille désorientée de 70 ans de communisme, avec une furieuse volonté d'indépendance. Celle-ci fera long feu. Après avoir rêvé du statut de République, la région deviendra un oblast doté d’un degré d’autonomie beaucoup plus limité. La volonté de doter la région d’une constitution et d’un parlement se heurte au niet de Moscou, qui limogera le trop ambitieux gouverneur régional Edouard Rossel pour abus de fonctions.

Peinant à définir son identité tourmentée en ce début de XXIe siècle, Ekaterinbourg se couvre de gratte-ciel qui évincent le patrimoine historique, telles les maisons de marchands. Le château-d'eau, un édifice très original, semble sur le point de s'effondrer. Les bâtiments constructivistes d'un réel intérêt s'effritent dans l'indifférence générale, boudés par une population qui n'en saisit plus le sens.

Ville foisonnante et peu homogène sur le plan architectural, Ekaterinbourg résume à elle seule les contradictions de la Russie actuelle, écartelée entre une soif intarissable de modernité et une relation complexe avec son douloureux passé.

Nouvelle coïncidence? Certains jours de pluie, l'inscription "CLUB STALINE" masquée par une légère couche de peinture réapparaît sur la façade d'un centre culturel du quartier Ouralmash, rappel d'un passé jamais complètement dépassé.

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