Odyssée d'écrivains français à travers la Russie

© RIA Novosti . Hugo NatowiczLe "Transsibérien des écrivains" quitte la gare moscovite de Iaroslav.
Le Transsibérien des écrivains quitte la gare moscovite de Iaroslav. - Sputnik Afrique
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Le roulis sourd et monotone nous berce. Brusquement un fracas, puis un crissement suivi d’un silence. Tout souffle et vibre. Le train, baptisé Blaise Cendrars en l’honneur de l’auteur de la Prose du transsibérien, repart en crescendo.

Le roulis sourd et monotone nous berce. Brusquement un fracas, puis un crissement suivi d’un silence. Tout souffle et vibre. Le train, baptisé Blaise Cendrars en l’honneur de l’auteur de la Prose du transsibérien, repart en crescendo. A son bord, dix artistes français et francophones, écrivains pour la plupart, traverseront la Russie de Moscou l’européenne à Vladivostok la pacifique, le long de la ligne transsibérienne.

Le voyage en Russie est presque un passage obligé pour les écrivains français qui, de Voltaire à Gide, arpentent l’immense pays pour tenter d’en percer les mystères.

Des « villages Potemkine » destinés à tromper Catherine II quant elle inspectait son empire, jusqu’au voyage en URSS de Sartre, qui avait brillé par son absence de discernement quant à l’état réel du pays, on lit en filigrane que les clichés et les mythes ont la vie dure. Le mirage a souvent le dernier mot dans l’appréhension de la Russie.

Entre les visions prosoviétiques et pro-russes sans concessions et les partis-pris critiques et hautains, la Russie semble se dérober à ceux qui ne ressentent ses pulsations en toute humilité. Le fameux « juste milieu d’or » - expression russe caractérisant l’honnêteté intellectuelle - exige ouverture d’esprit et renoncement à tout préjugé.

Pas si facile alors, au milieu d’un dédale de références historiques et littéraires, d’appréhender en ce début de XXIe siècle le plus grand pays du monde, qui s’étend le long de dix fuseaux horaires. Loin des mythes, des clichés, pour rencontrer cette Russie qui vit, travaille, et se réjouit, en la prenant telle qu’elle s’offre.

C’est pourtant ce que va tenter de réaliser le groupe d’artistes français, qui compte les écrivains Dominique Fernandez, Danièle Sallenave, Mathias Enard, Minh Tran Huy, entre autres, ainsi que le photographe Ferrante Ferranti et l’auteur de bandes dessinées Kris.

Certains des écrivains sont coutumiers de la Russie, d’autres l’ont évoquée dans leurs œuvres ou aimé en lettres avant de la parcourir.

Dominique Fernandez, romancier et membre de l’Académie française, dévora à l’âge de 15 ans Guerre et Paix en trois jours. Coup de foudre dont la flamme n’a jamais tari et l’a mené à la rédaction du Dictionnaire amoureux de la Russie.

La romancière Danièle Sallenave a elle aussi découvert la littérature russe à l’adolescence, trouvant dans Dostoïevski la motivation de s’engager sur les chemins de l’écriture. Depuis, elle n’a cessé de chercher à cerner le mystère russe, résumé selon elle par Platonov, qui manifestait de la compassion non seulement pour les hommes, mais aussi pour l’herbe dans sa description des grands froids russes.

D’autres encore puisent la dynamique de leur écriture dans les méandres de leur histoire familiale.

Le romancier belge Eugène Savitzkaya a hérité d’un nom russe à consonance féminine (en –aya), qu’il refuse de masculiniser et assume comme le « drapeau de sa mère ». Cette dernière, née dans la région de Samara, entama un périple en Sibérie puis en Ukraine avant d’être enlevée par les soldats allemands pendant la Seconde Guerre mondiale et de s’enfermer dans le mutisme. Fêlure renfermant les germes de l’œuvre future de son fils.

Homme à l’itinéraire rimbaldien, le poète Guy Goffette a une arrière-grand mère russe. Le pays est à ses yeux associé à une féminité qu’il juge supérieure à tout idéal.

Quant à Géraldine Dunbar, elle décrit dans « Seule dans le Transsibérien » le voyage qu’elle a entrepris en 2004 tout au long des 9.300 kilomètres de la ligne.

Le périple débute sur la Volga à Nijni Novgorod, située à 400 km de la capitale russe. Moscou paraît encore si proche dans cette imposante ville de 1,3 millions d’habitants. Mais, au détour de son imposant Kremlin et après la visite de la maison natale de Gorki, nous sommes enfin dans la Russie qui a porté la civilisation européenne jusqu’au Pacifique.

Au confluent de l’Oka et de la Volga, l’amour pour la langue de Voltaire est extrêmement vivace : « Tant qu’il restera un professeur de français en Russie, il y aura une forteresse dans la plaine pour protéger la civilisation des hordes tataro-mongoles », lance une lectrice dans un langage parfait. Légèrement alarmiste, elle semble insinuer que le français, complexé par son déclin face à l’anglais, devrait miser sur son statut de vecteur culturel, au sens le plus noble.

Danièle Sallenave évoque le rôle de la France à l’époque soviétique dans la survie de la littérature dissidente, une France qui a accompagné et stimulé par ses lectures la création littéraire. Dominique Fernandez renchérit en soulignant l’importance de cette génération d’écrivains franco-russes dont la figure de proue est Andreï Makine.

Puis le soupçon naît: lit-on encore en France et en Russie ? Internet, le numérique, auront-ils raison du livre ? Au fait, qui a ouvert le XXIe siècle littéraire, comme Proust l’avait fait avec le XXe ? « Il n’y a plus de grande œuvre phare, de grande chaîne de montagne qui délimite les époques. C’est peut-être ça qui caractérise le XXIe siècle. On est tous dans la plaine et on avance, chacun à notre rythme, selon nos propres moyens », explique le romancier Jean-Noël Pancrazi.

En attendant, les amitiés se nouent et les langues se délient. Le train reprend les rails. La plaine tatare, c’est pour demain.

 

Ce texte n’engage que la responsabilité de l’auteur.

 

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