Les complots en Géorgie: de Gamsakhourdia à Saakachvili

Par Dmitri Babitch, RIA Novosti
Par Dmitri Babitch, RIA Novosti

Depuis que la Géorgie indépendante a ses propres présidents, ces malheureux font constamment l'objet d'attentats, de terribles complots auxquels participent les services secrets étrangers. Quant aux militaires géorgiens, ils ne font que tramer des coups d'Etat contre leur haut commandant. Il est à noter que la plupart du temps, le président échappe à ces attentats, complots et autres coups d'Etat, dont il ressort sain et sauf, tandis que ses adversaires politiques sont jetés en prison ou tués. Un bref rappel des souffrances endurées par les dirigeants géorgiens permettra peut-être au lecteur de mieux saisir le sens et les dessous de la récente mutinerie survenue dans la base militaire géorgienne de Moukhrovani. Celle-ci se trouve à 30 km de Tbilissi, et la mutinerie a été révélée par le vaillant président Mikhaïl Saakachvili et ses acolytes.

Le premier président de la Géorgie indépendante, Zviad Gamsakhourdia, fit exception à la règle, en étant la véritable victime du coup d'Etat militaire commis par Tenguiz Kitovani et Djaba Iosseliani en 1991. A vrai dire, ce coup d'Etat avait été davantage l'oeuvre d'éléments criminels que de militaires.

Edouard Chevardnadze, ancien ministre des Affaires étrangères de l'URSS, ramené de Moscou par ces mêmes Kitovani et Iosseliani au début de 1992, adopta dans un premier temps un comportement modeste, se faisant appeler non pas "président", mais tout simplement "chef de l'Etat". Tant qu'il s'en tint à ce statut, il ne fut pas l'objet d'attentats. Mais, à l'approche de l'élection présidentielle prévue pour l'automne 1995, la menace de putschs et d'attentats était littéralement en suspens dans l'air. Le 29 août 1995, une voiture piégée explosa près de la voiture blindée d'Edouard Chevardnadze. Quelques minutes après, le système politique de la Géorgie changea. Les principaux adversaires de Chevardnadze qui demeuraient en liberté furent considérés comme étant des conspirateurs et se retrouvèrent peu après derrière les barreaux. Quant à Chevardnadze, il apparut à la télévision quelques minutes après cette terrible explosion pour donner une interview télévisée en maillot de corps, blessé au visage par un éclat de verre. Et il remporta l'élection de novembre 1995 en recueillant 75% des voix "pour".

C'est à cette époque, en 1995, que prit corps cette formule classique du coup d'Etat militaire avorté en Géorgie, qui fut exploitée par la suite à maintes reprises tant par Chevardnadze que par Saakachvili. Cette "formule" doit comporter trois ingrédients. Premièrement, il doit y avoir une explosion ou des tirs, desquels le président ressort sain et sauf. Deuxièmement, le soir même, tous les conspirateurs sont identifiés et arrêtés, et des armes sont découvertes à leur domicile. Troisièmement, le complot est obligatoirement orchestré depuis la Russie. L'ancien ministre de la Sécurité, Igor Guiorgadze, fut accusé d'avoir fomenté l'attentat de 1995 et d'être un espion russe. Les attentats et les complots suivants ont étrangement coïncidé avec des élections ou autres situations complexes ayant vu la cote de popularité des présidents géorgiens chuter. Jugez-en vous-mêmes.

9 février 1998: la Mercedes de Chevardnadze est attaquée au lance-grenades "Moukha", mais le président, âgé de 70 ans, s'en sort sans contusions, alors même que la roquette tirée sur sa voiture aurait pu détruire un char. Le président accorde immédiatement toute une série d'interviews, qui font remonter sa cote de popularité à la veille de l'élection. Les traces des malfaiteurs conduisent en Ossétie du Nord où ils sont appréhendés, on ne sait trop pourquoi, par la police de la Russie "impériale".

Mai 1999: le Service de sécurité géorgien annonce avoir déjoué un complot contre Edouard Chevardnadze. Douze personnes sont arrêtées, dont le général Goudjar Kourachvili, ancien commandant des troupes terrestres géorgiennes. Ils sont tous emprisonnés, car ils se fixaient pour objectif d'éliminer physiquement le président du pays, le président du parlement et les responsables des "ministères de force". Les déclarations du général Kourachvili, selon lesquelles il n'avait jamais eu de telles intentions, ne sont pas prises en considération. L'attention de l'opinion publique est ainsi détournée des événements dans les gorges du Pankissi où sévissent les terroristes tchétchènes, qui enlèvent des personnes venues même de Tbilissi.

25 mai 2001: nouvelle tentative de coup d'Etat. Un bataillon de la garde nationale quitte son cantonnement pour envahir la base de Moukhrovani. Chevardnadze négocie avec les émeutiers, après quoi ceux-ci regagnent leur base.

Mai 2003: le président de l'Assemblée législative municipale de Tbilissi, Mikhaïl Saakachvili, révèle l'existence d'un plan de destitution anticipée d'Edouard Chevardnadze, élaboré avec l'aide des services secrets russes. Parmi les conspirateurs, figurent les ministres de l'Intérieur et de la Sécurité d'Etat, ainsi que le ministre d'Etat Djorbenadze, formellement le numéro deux du pays. Le but du complot est de prévenir l'éventuel transfert du pouvoir de Chevardnadze au président du parlement Zourab Jvania, que Saakachvili considère comme son allié.

23 novembre 2004: la "révolution des roses" qui a lieu en Géorgie place au pouvoir des personnalités présentées comme nouvelles. Cependant, les trois chefs de l'"insurrection" - Mikhaïl Saakachvili, Zourab Jvania et Nino Bourdjanadze - doivent leur carrière politique à Edouard Chevardnadze.

6 septembre 2006: Tbilissi annonce la découverte d'un complot organisé par le mouvement d'opposition Anti-Soros. Toute une série de militants de l'opposition sont arrêtés, et notamment la "walkyrie" du mouvement national-démocrate, Irina Sarichvili, ainsi que des membres du parti Justice d'Igor Guiorgadze.

Décembre 2007: l'ancien magnat de la télévision russe, Badri Patarkatsichvili, plus grosse fortune de Géorgie, est accusé de complot et de tentative de coup d'Etat. Ses partisans, semble-t-il, prévoyaient d'organiser des désordres massifs après l'élection présidentielle de janvier 2008 afin de destituer Mikhaïl Saakachvili. Peu après, Badri Patarkatsichvili meurt subitement en émigration.

Mars 2009: des militants du Mouvement démocratique pour la Géorgie unie, le parti de Nino Bourdjanadze, sont arrêtés pour recel d'armes et tentative de déstabiliser la situation dans le pays. Nino Bourdjanadze déclare qu'elle ne serait pas étonnée que l'on découvre chez elle "de la drogue, des armes nucléaires ou chimiques".

Après toute cette énumération, il apparaît clairement que la mutinerie intervenue récemment dans une base militaire n'est qu'un maillon d'une très longue chaîne de complots. On peut se prendre à soupçonner que les dirigeants géorgiens, qui luttent passionnément contre la "Russie stalinienne", n'ont pas perçu le stalinisme qui existe chez eux. Les derniers complots rappellent même de plus en plus non pas le "bloc trotskiste-zinoviéviste", mais le tunnel Bombay-Londres du célèbre film géorgien "Le Repentir", que le personnage principal était accusé - ce qui était vraiment le comble de l'absurdité - d'avoir voulu creuser.

Les opinions exprimées dans cet article sont laissées à la stricte responsabilité de l'auteur.

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