Un raid américain qui allonge la liste des "mystères syriens"

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Par Andreï Mourtazine, RIA Novosti
Par Andreï Mourtazine, RIA Novosti

Le récent incident qui s'est produit à la frontière syro-irakienne pourrait compliquer sérieusement le processus de normalisation des rapports de la Syrie avec les Etats-Unis et l'Irak. Selon l'agence d'information syrienne (SANA), le 26 octobre, 4 hélicoptères militaires américains venus d'Irak ont fait irruption sur le territoire syrien et débarqué des soldats dans le village frontalier d'Al Soukkariya, près de la ville d'Abou Kamal. Le commando américain a attaqué une ferme locale, tuant 8 ouvriers syriens, dont une femme, après quoi hélicoptères et soldats ont quitté précipitamment le pays. L'agence SANA a cité les noms de tous les citoyens syriens tués. Peu après l'incident, les ambassadeurs des Etats-Unis et d'Irak ont été convoqués au ministère syrien des Affaires étrangères, où ils se sont vu remettre une protestation officielle.

A première vue, on a l'impression que le commando américain a effectivement commis une erreur tragique. Au lieu des combattants terroristes supposés, de simples ouvriers ont été tués. Le fait que cette information n'ait été ni confirmée ni démentie par les militaires américains corrobore cette version. De plus, la Syrie a réagi très rapidement et publiquement à cet incident. Cependant, comme l'a déclaré dans une interview à Reuters Ali Al-Dabbagh, porte-parole du gouvernement irakien, le raid avait pour but de neutraliser un groupe de 13 terroristes qui avaient commis à maintes reprises des agissements sur le territoire irakien. Le responsable a également fait remarquer que l'Irak avait plusieurs fois exigé des autorités syriennes l'extradition de ces terroristes, en vain.

La ville frontalière d'Abou Kamal se trouve à 800 km de Damas. Le transport de marchandises en provenance et à destination du pays voisin s'effectue essentiellement par cette ville. S'y trouvent également un important poste de contrôle et des services des douanes. Ce n'est un secret pour personne que Washington a souvent accusé la Syrie de fermer les yeux sur le transit par son territoire vers l'Irak de terroristes et d'armes qui, selon la terminologie employée par de nombreux hommes politiques arabes, "luttent contre le régime d'occupation à Bagdad".

Damas réfute toutes les accusations qui lui sont adressées. Les autorités syriennes affirment qu'il n'y avait ni ouvrages militaires, ni bases terroristes à Al Soukkariya. "La Syrie condamne sévèrement cette acte d'agression et rend l'administration américaine entièrement responsable de ce qui a été commis", a déclaré le ministre syrien des Affaires étrangères Walid Mouallem.

Depuis le début de la guerre en Irak, les militaires américains ont maintes fois poursuivi et neutralisé des terroristes irakiens et des mercenaires étrangers d'Al Qaïda sur le territoire syrien, mais les Syriens ont préféré jusque-là ne pas le remarquer. Cependant, cette fois, il en a été autrement. Si l'opération a réellement tué 8 civils syriens, alors le courroux de Damas est tout à fait justifié. Mais, selon la version irakienne, des terroristes dont l'extradition était exigée par Bagdad se trouvaient dans la ferme frontalière en question, et ces exigences sont également bien légitimes. Bref, on ne sait pas qui a été tué: des combattants terroristes ou non, si nous sommes en face d'une "erreur tragique" des services secrets américains, ou bien si ce sont les Syriens qui ont raison.

L'incident qui s'est produit près de la ville d'Abou Kamal se répercutera certainement aussi bien sur les rapports syro-américains que syro-irakiens, qui avaient connu ces derniers mois une tendance au réchauffement. Durant toute l'année 2008, le président syrien Bachar Al-Assad a déclaré qu'il comptait sur la médiation américaine lors des négociations indirectes avec Israël. Cependant, Washington n'a dit ni oui, ni non.

La Syrie a récemment rétabli ses relations diplomatiques avec l'Irak, rompues il y a 28 ans à cause des divergences idéologiques entre les dirigeants des partis "frères" au pouvoir à Damas et à Bagdad: le Parti de la renaissance socialiste arabe et le Baas. C'est pourquoi la détérioration des rapports avec Washington et Bagdad est actuellement très désavantageuse pour Damas.

Pendant de longues années, la Syrie avait été considérée un îlot de stabilité au milieu de la région très agitée du Proche-Orient. Cependant, la guerre en Irak, la guerre entre Israël et le Hezbollah, la longue crise politique au Liban et, enfin, le bombardement israélien d'un "mystérieux ouvrage" syrien dans la région d'Al-Kabir ont sérieusement ébranlé la situation politique à l'intérieur du pays. Tous ces processus ont eu pour conséquence une vague d'assassinats politiques dans le pays.

Imad Moughnieh, chef de la branche militaire (service de sécurité) du groupement chiite libanais Hezbollah, a été assassiné en février dernier à Damas dans l'explosion d'une voiture. Le général de brigade Mohammed Souleiman, un des membres de l'entourage du président Bachar Al-Assad, a été tué en août dernier près de Tartous dans des circonstances mystérieuses. Il était notamment chargé de la coopération des autorités syriennes avec l'AIEA, qui se penchait sur le supposé programme nucléaire syrien et qui a cherché des traces de matières nucléaires sur le site détruit par les avions israéliens en septembre 2007. Le 27 septembre dernier, une explosion qui s'est produite devant l'un des bâtiments du service de renseignements syrien à Damas a fait 17 morts. Le ministre syrien de l'Intérieur Bassam Abdel Majid a qualifié cette explosion d'acte terroriste, mais il a refusé d'en citer les responsables.

Les autorités syriennes gardent le silence au sujet de tous ces assassinats mystérieux et les commentateurs politiques locaux voient dans tout cela la main d'Israël et d'autres ennemis de la Syrie. Le récent incident à la frontière syro-irakienne prolongera probablement la liste de ces "mystères non élucidés" en Syrie.

Les opinions exprimées dans cet article sont laissées à la stricte responsabilité de l'auteur.

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