Le bouddhisme prendrait-il les armes?

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Par Dmitri Kossyrev, RIA Novosti
Par Dmitri Kossyrev, RIA Novosti

En faisant le bilan des troubles qui se sont déjà apaisés au Tibet, la plupart des observateurs réagissent aux faits les plus évidents: combien de personnes ont été tuées ou blessées, quelles ont été les méthodes employées par les autorités chinoises pour obtenir un tel résultat, étaient-elles justifiées ou injustes, etc.

Mais dans ce cas, tout est simple. Il est évident que ce ne sont pas les personnalités officielles chinoises qui ont organisé l'incendie de plusieurs échoppes d'un marché de Lhassa, la capitale tibétaine. Les autorités, elles, rêvaient du contraire, à savoir que l'anniversaire des événements de 1959 (insurrection des Tibétains contre la politique communiste des autorités chinoises) se déroule aussi calmement que possible. Inutile de discuter de la manière dont il convient de réagir aux manifestations de masse. Lorsque la foule descend dans la rue (quelles qu'en soient les raisons ou les causes), l'obligation sacrée de tout type de pouvoir dans n'importe quel pays est de neutraliser, en ayant recours aux moyens les plus rigoureux, les menaces pour la vie et la propriété de ses habitants, de rétablir l'ordre et, après seulement, d'en éclaircir les causes.

Il suffit de se rappeler ce que disent les Kirghiz de leur premier président Askar Akaïev, qui a "abdiqué" et quitté la capitale à la suite de troubles semblables dans la ville. Les habitants de Bichkek, semble-t-il, ne le lui pardonneront jamais.

Derrière tous ces événements, on ne perçoit pas encore le nouveau phénomène de portée historique et globale qui se profile. Et notamment, l'apparition sur la scène mondiale d'un bouddhisme agressif (dans la variante la plus modérée, politiquement actif). Or, cette expression même ["bouddhisme agressif"] est un non-sens absolu. L'essence du bouddhisme réside dans la doctrine de la non-violence, dans le détachement par rapport à la violence et aux souffrances du monde. Les moines bouddhistes ne cultivent pas la terre afin de ne pas nuire, par inadvertance, à un ver. Ce sont les particularités de cette philosophie qui l'ont rendue extrêmement populaire de nos jours en dehors du monde bouddhiste. Cette religion a tout de même réussi à éviter que soient commises les mêmes fautes historiques que le christianisme, avec ses bûchers de l'inquisition et sa justification des guerres et des conquêtes. Il ne connaît pas de sectes extrémistes semblables à celles qui ont pratiquement placé islam et terrorisme sur un pied d'égalité. En somme, le bouddhisme semblait, jusqu'à récemment, être la religion mondiale idéale, celle qui améliorait davantage le prestige de la "civilisation bouddhique", à laquelle appartiennent la Chine, le Japon, la Thaïlande et d'autres pays encore.

"Le bien doit avoir des poings": tel était l'une des deux thèses opposées faisant l'objet de vives discussions entre intellectuels soviétiques dans les années 1960. Pour ce qui est du bien, la question est difficile, mais il ne peut y avoir, semble-t-il, un "bouddhisme doté de poings". Sinon, il ne s'agirait justement plus de bouddhisme.

Néanmoins, il y a moins d'un an, les moines bouddhistes se sont retrouvés en pleine vague de manifestations de masse au Myanmar (ex-Birmanie) et aujourd'hui, ils participent aux événements se déroulant dans la capitale tibétaine. Ceci mérite au moins notre attention. Ne serait-ce que parce que la possibilité (même purement théorique) de l'apparition d'une branche extrémiste du bouddhisme constituerait déjà en soi un changement sérieux et imprévu de l'ensemble du monde qui nous entoure.

Ici, on doit bien entendu émettre nombre de réserves, et notamment souligner qu'il faut distinguer les représentations générales que nous avons du "bouddhisme" de ses multiples détails. Si l'on étudie l'histoire de l'Asie, on pourra y trouver bien des choses intéressantes, et constater par exemple que les leaders bouddhistes jouaient un rôle politique particulier auprès de la cour de certains empereurs chinois (aux VIIe et VIIIe siècles), alors qu'ils étaient persécutés par d'autres empereurs. Parmi ces "détails", on peut noter le fait que le lamaïsme tibétain est loin de représenter le bouddhisme dans son ensemble, et qu'il n'en est qu'une branche spécifique, de même que les chiites iraniens ne représentent qu'une partie du monde musulman. Les événements mentionnés ci-dessus, survenus en Birmanie l'année dernière, ne peuvent avoir - formellement - aucun rapport avec les désordres qui ont eu lieu à Lhassa, car aucun lien organisationnel ne peut être constaté. A la différence des catholiques, les bouddhistes ne connaissent pas de hiérarchie globale et unique, à l'exception du Tibet.

On peut également émettre une autre réserve importante quant au fait que personne n'a encore réussi à prouver que ce sont les moines - en Birmanie et au Tibet - qui ont été à l'origine des désordres survenus dans la rue. Lhassa, de même que Rangoon (Yangon), capitale de la Birmanie, n'est pas uniquement peuplée de moines. Ce sont d'habitude d'autres personnes qui provoquent des bagarres, leurs procédés sont bien connus, tandis que les moines et autres personnes pacifiques deviennent des victimes innocentes que l'on rend coupables dans ce genre de situation. A Lhassa, répétons-le, tout a commencé par des incendies volontaires, qui sont à l'origine de la majorité des décès et des blessures. Il y a également eu des bagarres avec les forces de l'ordre, qui ont fait, semble-t-il, autant de victimes parmi les policiers que parmi les civils. Aujourd'hui, même les autorités chinoises ont sans doute une idée vague de ce qui s'est passé et de qui en est à l'origine.

Dans une telle situation, il est encore prématuré de tirer des conclusions, mais on pourrait, en attendant, écrire un polar politique. Dans cette oeuvre, le sujet en tant que tel est secondaire: c'est par le contexte des événements qu'il faut commencer. Ce contexte est le suivant: la Chine, et l'Asie en général, gagnent trop vite en importance sur la scène internationale et il existe très peu de moyens susceptibles ne serait-ce que de ralentir ce processus. La Chine a deux points faibles. L'un est le Xinjiang, peuplé d'Ouïgours musulmans, l'autre le Tibet, peuplé de Tibétains bouddhistes. Tout d'abord, le Xinjiang paraissait être le point le plus sensible. Mais ce n'est plus le cas. Car à l'heure actuelle, le flirt avec les organisations subversives musulmanes est plutôt mal vu, et il n'est plus aussi simple de le mener depuis le territoire afghan. En outre, est apparue l'Organisation de coopération de Shanghai, qui regroupe des pays ayant des frontières communes avec le Xinjiang: cette organisation, avec sa composante antiterroriste, a couvert les arrières de la Chine au Xinjiang.

Pour notre polar, il ne reste que le Tibet et le bouddhisme, en particulier parce qu'une bonne partie de la population de la Chine est constituée de bouddhistes. Il faut également prendre en compte que le chef des bouddhistes tibétains, le Dalaï-lama, est en exil depuis 1959, et qu'une multitude d'organisations bouddhistes, créées par on ne sait pas qui dans on ne sait quel but, déploient leurs activités à travers le monde. Il ne faut pas oublier non plus que l'attaque contre le régime birman fait partie de la politique de "dissuasion" envers la Chine. On pourrait achever le livre par l'histoire de la formation d'une "Al-Qaïda" bouddhiste qui se débarrasse du contrôle de ses créateurs. De même que la vraie Al-Qaïda, créée, rappelons-le, afin de lutter contre l'URSS, s'est débarrassée du contrôle de ses fondateurs.

J'ai comme l'impression qu'un tel polar devrait rencontrer un grand succès.

Les opinions exprimées dans cet article sont laissées à la stricte responsabilité de l'auteur.

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