Il n'y a rien d'étonnant à ce que les recherches militaires d'un pays incitent ses adversaires à agir en conséquence. Les exemples sont légion. Mais je n'ai pas souvenir qu'une industrie civile occidentale ait contribué, en passant des commandes pour ses besoins propres, à ranimer une branche de la défense stratégique russe. C'est pourtant ce qui se produit actuellement. Les avionneurs russes sont aujourd'hui en train de négocier avec une structure occidentale, dont on ignore le nom pour l'instant, la possibilité de reprendre la fabrication de l'avion de haute altitude (stratosphérique) Miassichtchev M-55.
Ces appareils ont commencé à être mis au point en URSS à la fin des années 60, en réponse au déploiement des avions de reconnaissance américains de haute altitude de la famille des Lockheed U2. Il est vrai que le M-55 russe aura désormais une mission strictement civile, à savoir retransmettre des signaux de télécommunication. Mais le fait est là: des entreprises occidentales sont susceptibles de contribuer à relancer la fabrication d'avions de reconnaissance russes volant à haute altitude.
Depuis la fin des années 50, les U2 américains gâchaient régulièrement l'humeur des dirigeants soviétiques en effectuant des vols de reconnaissance au-dessus du territoire de l'URSS, à des altitudes qui les mettaient, à l'époque, hors de portée des avions intercepteurs. Le U2/TR-1, mis au point par Lockheed, a même reçu aux Etats-Unis le surnom de "Dame noire de l'espionnage" car il servait essentiellement aux missions de la CIA.
Au mois de mai 1960, les vols au-dessus de l'URSS prirent fin, les batteries de D.C.A. ayant abattu près de l'Oural un avion américain piloté par Francis Gary Powers. Mais la création du M-55 était pourtant toujours d'actualité. En plus de leurs missions directes de reconnaissance, ces avions devaient lutter contre les aérostats de haute altitude qui survolaient en dérivant librement et sans obstacles les espaces soviétiques qu'ils photographiaient.
La nécessité d'embarquer des armes à bord contraignit les constructeurs à rechercher un rapport acceptable entre la masse de l'appareil et la charge utile. C'est ainsi que fut créée une structure légère et solide à double fuselage, atypique pour des avions de série.
Les chevaliers occidentaux de cape et d'épée finirent par mettre fin aux opérations utilisant des aérostats. Il n'était donc plus nécessaire d'armer le M-55. Cela libéra un espace de plusieurs tonnes pour accroître la capacité de chargement et augmenta ainsi le volume destiné à l'embarquement de la charge utile. Mais l'appareil ne fut pas produit en série dans cette version. L'usine aéronautique de Smolensk fabriqua, pour les besoins du ministère de la Défense, quatre prototypes dont deux furent perdus lors d'accidents. Sur la base d'un des deux appareils restants, on mit au point un avion de "veille écologique" de la surface terrestre, appelé pacifiquement M-55 Geophysica (Geofizika).
Les projets occidentaux visant à faire de l'espion un agent de liaison reposent sur le fait que, dans certains cas, utiliser des avions pour assurer un relais civil permanent de communication est plus avantageux que de recourir à la transmission par satellite. D'ailleurs, les militaires y ont largement recours. En Russie, on utilise à cette fin les avions AN-12RT et AN-26RT ainsi que les hélicoptères Mi-9.
De plus, il arrive que l'aviation soit l'unique recours possible. Il existe bien des points dans le monde où il est illogique voire impossible d'utiliser des canaux satellitaires. Dans les zones de catastrophe naturelle, par exemple, lorsque les infrastructures terrestres sont détruites et qu'il est compliqué d'y dépêcher des relais mobiles. En ce cas, les avions spéciaux sont une véritable bouée de sauvetage. Il est alors souhaitable, pour des raisons économiques notamment, qu'il s'agisse d'un avion volant à une altitude aussi haute que possible. Car le signal émis par un appareil volant à une altitude de 20.000 mètres est capable de couvrir une surface bien plus grande que 5 avions volant à une altitude de 5.000 mètres. Il est nécessaire, ce faisant, que l'avion possède une capacité de chargement importante car le poids des appareils de communication est conséquent.
Il ressort que le M-55 est tout simplement indispensable pour assurer une liaison stable dans des situations hors normes. Voici, pour les amateurs, une brève description des caractéristiques de cet avion: l'appareil est équipé de deux réacteurs sans post combustion, d'une poussée de base de 4,5 tonnes chacun et de 650 kg à son altitude plafond (21.500 m). Sa vitesse de croisière est de 740 km/h. Son rayon d'action est de 5.000 km à une altitude de 17.000 m.
Les Américains ont fabriqué 35 appareils U2/TR-1. Le M-55 n'a aucun équivalent dans le monde. Il est vrai que certaines publications militaires ont laissé entendre que la Dame noire pourrait faire à nouveau l'objet d'une production en série...
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