Un poids lourd transportant les tableaux se trouve bloqué à Bardonnex, à la frontière française, et encore trois camions attendent au poste douanier à Basel-am-Rhein, à la frontière allemande, selon une source interne aux organes judiciaires suisses.
Selon cette même source, la saisie de la collection (appartenant à l'Etat russe) a été sanctionnée par la Direction des poursuites judiciaires à Martigny dans le canton de Valais.
Igor Petrov, porte-parole de l'ambassade russe à Berne, a annoncé que la collection assurée pour un montant d'un milliard de dollars a déjà fait l'objet de deux saisies en Suisse.
La première a été annulée mardi après l'intervention du gouvernement suisse, mais, lorsque les camions se dirigeaient déjà vers la frontière, Noga a eu le temps d'intenter une nouvelle action. Une nouvelle saisie a donc été pratiquée sur les toiles.
Selon le diplomate russe s'est déclaré rassuré par le fait que l'air est de nouveau conditionné dans les poids lourds. L'ambassade, a-t-il expliqué, a réussi à s'entendre avec les autorités à Bâle pour restituer les clés aux conducteurs qui ont pu faire marcher les climatiseurs, appareils essentiels pour la préservation des tableaux.
L'exposition "La peinture française des collections du Musée Pouchkine" s'est déroulée à Martigny (Valais) du 17 juin au 13 novembre 2005. Ses 54 tableaux représentent trois siècles de peinture française, de Nicolas Poussin et Claude Lorrain (XVIIe siècle) au cubiste Pablo Picasso (début du XXe siècle).
Les origines du contentieux entre Noga et le gouvernement russe remontent au début des années 1990. Entre 1991 et 1992, Moscou avait passé avec la compagnie plusieurs contrats portant sur la fourniture en Russie de denrées alimentaires en échange de produits pétroliers pour 1,4 milliard de dollars. Depuis les parties contestent l'exécution par la partie adverse de leurs termes.
En vertu de ces contrats, la Russie en répondait de ses biens. En 1993, le gouvernement russe résiliait l'accord. Noga avait intenté une action en justice en recouvrement de près de 680 millions de dollars sur la Russie.
En 2000, Noga avait obtenu en France la saisie des comptes de la Banque centrale de Russie et du voilier Sedov et, en 2001, avait tenté de saisir les avions de guerre russe présentés au Bourget. Mais les comptes ont finalement été débloqués et les saisies de biens reconnues illicites.
Aujourd'hui, le ministre des Finances Alexeï Koudrine s'est dit sûr que l'incident autour de la saisie opérée sur la collection russe serait bientôt clos puisque Noga n'avait aucune raison de l'exiger.
"Une telle collection est expatriée à des fins d'exposition uniquement après l'obtention des garanties absolues de son rapatriement, a indiqué le ministre des Finances dans son interview à RIA Novosti mercredi. - Les propriétaires des toiles et les organisateurs de l'exposition doivent en être surs".
Pour sa part, le Service fédéral pour la surveillance de la législation dans le domaine des télécommunications de masse et la protection du patrimoine n'est pas enclin à dramatiser la situation, estimant que la partie suisse avait donné toutes les garanties nécessaires.
"Nous ne doutons pas que le gouvernement suisse et les autorités du Valais mettent tout en œuvre pour régler le conflit", a ajouté un porte-parole du Service fédéral.
Quant à l'Agence fédérale pour la culture et la cinématographie, elle a vu dans cette saisie une violation grossière de la législation internationale sur la préservation du patrimoine.
"Le fait que les autorités suisses s'avèrent impuissants à garantir la sécurité de collections uniques de peinture nous laisse perplexes. Les actes des autorités douanières et frontalières de Suisse représentent une menace réelle pour la préservation de remarquables peintures françaises", souligne-t-on à l'Agence fédérale russe pour la culture.
Le centre de presse de l'Agence a diffusé mercredi l'information selon laquelle tous les musées de Russie ont eu l'instruction de suspendre les négociations sur l'organisation d'expositions en Suisse.
La saisie opérée en Suisse sur une collection de tableaux contredit le sens des échanges culturels, estime l'avocat russe Pavel Astakhov.
Les objets d'art, a-t-il rappelé, ne peuvent être utilisés pour rembourser des dettes car ils représentent un patrimoine national.
L'avocat a rappelé que dès que des objets d'art quittent leurs pays d'origine, ils se retrouvent sous un régime de protection particulier.
"Cette protection les défend notamment contre les intérêts de tiers, autrement dit, toute saisie à titre de remboursement de dettes est illicite", a-t-il indiqué.
Un autre avocat connu Anatoli Koutcherena estime que les démarches de Noga sont "inadmissibles".
Avis partagé par la directrice du Musée des Beaux-Arts Pouchkine, Irina Antonova.
"Comment des œuvres d'art peuvent-ils devenir otages de manipulations politiques, économiques ou autres ? C'est impossible en principe", a-t-elle dit.
Mme Antonova a jugé parfaitement illicite "la confiscation, par les autorités suisses, des passeports et des téléphones mobiles des représentants du musée qui accompagnent l'exposition".
Entretemps, le premier vice-ministre russe des Affaires étrangères Valeri Lochtchinine a annoncé que le problème de la saisie opérée sur les toiles russes serait réglé dès aujourd'hui.
La partie russe reste en contact permanent avec les autorités suisses, a-t-il ajouté. "La difficulté réside dans le fait que le problème relève de la compétence des organes judiciaires. Nous estimons néanmoins que nous aurons la possibilité de trouver une solution", a encore indiqué le diplomate russe.