Pourquoi la Russie n'est pas la France

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Les violences urbaines en France serviront-elles de leçon à la Russie? Et peuvent-elles en général servir d'enseignement aux autres?

Youri Filippov, commentateur politique de RIA Novosti.

Les flammes des incendies français de ces derniers jours ont incité plusieurs politiques et une multitude de journalistes en Russie à établir un parallèle entre les excès nocturnes auxquelles se livrent dernièrement les adolescents basanés dans des banlieues françaises et la situation actuelle dans les plus grandes villes russes, où la part des immigrés venant des régions musulmanes se monte souvent à 10% de la population ou dépasse même largement cet indice.

Aussi impressionnants que soient ces parallèles, force est de reconnaître que la situation en Russie qui a été confrontée, elle aussi, dans les années 1990, à un afflux incontrôlable d'immigrés et n'arrive toujours pas à venir à bout des conséquences de cette avalanche humaine, se distingue radicalement de tout ce qui se produit à l'heure actuelle en France et dans d'autres pays membres de l'Union européenne (UE).

En effet, si les Français récoltent aujourd'hui les fruits de la mauvaise politique des migrations menée depuis de longues décennies par les autorités de ce pays, les Russes ne font, en attendant, que procéder, dirait-on, à des semailles et peuvent donc tirer à temps les enseignements qui s'imposent des erreurs d'autrui.

Les jeunes impliqués dans les violences urbaines sont les enfants de la vague d'immigration d'Afrique du Nord qui a déferlé sur la France dans les années 1960-1980, après que le pays eut décidé de se retirer définitivement d'Algérie. Les pères des adolescents-émeutiers d'aujourd'hui ne s'imaginaient même pas en train de participer, par exemple, aux protestations estudiantines des années 1960 dans les villes d'Europe et des Etats-Unis, troubles similaires aux révolutions "oranges" de nos jours (et qui n'ont d'ailleurs pas abouti).

A l'époque, les immigrés arabes et africains cherchaient à se retrouver à tout prix dans une Europe en plein essor économique pour y travailler et bien gagner leur vie, selon eux. Et ils ne percevaient pas d'allocation chômage pour la simple raison que dans les années 1960 le chômage était pratiquement inexistant dans les pays occidentaux qui connaissaient une croissance économique vertigineuse. Pour cette raison, il n'y avait pas non plus à l'époque de législation sociale développée permettant théoriquement aux chômeurs de dépenser tranquillement leur allocation pendant la journée pour se mettre à rétablir la justice durant la nuit, en incendiant les voitures.

Dans la Russie d'aujourd'hui, la situation est à peu près la même. Bien qu'il y ait évidemment parmi les immigrés des criminels endurcis et de véritables voyous, dans leur majorité les immigrés ne viennent pas dans notre pays pour compromettre la stabilité et d'autant moins pour y rechercher une justice sociale qu'il faut instaurer à coup de "cocktails Molotov", loin de là! Ils y viennent pour gagner de l'argent, car même le travail physique le plus pénible permet à un Ouzbek ou à un Tadjik de mettre de côté l'argent avec lequel il peut faire vivre décemment sa famille dans son pays d'origine.

Moscou et Saint-Pétersbourg figurent parmi les villes les plus chères d'Europe, mais si l'on y gagne de l'argent pour le dépenser par la suite dans des villages plus que pauvres d'Asie Centrale ou de Transcaucasie, on peut facilement s'imaginer en cheikh d'un pays d'Orient. Il n'y a pas longtemps, la télévision russe a montré une maison construite dans la banlieue de Bakou par un certain Gadji, commerçant moyen sur un marché moscovite. Le patio mesure quelque 600 mètres carrés, soit autant que la superficie du lopin qu'un Moscovite peut se voir octroyer par l'Etat pour y construire une datcha avec un jardin et un potager.

Aussi, les craintes russes de voir les immigrés en condition irrégulière rester à jamais en Russie pour y revendiquer par la suite leurs droits dans la rue sont-elles parfaitement gratuites, du moins, pour les années à venir. C'est qu'il est tout simplement insensé pour eux de se fixer en Russie, la vie y étant beaucoup trop chère, alors qu'avec l'argent russe, dans leur pays d'origine, ils ont toutes les chances de devenir quelqu'un dans la vie ou, du moins, de garantir un avenir digne à leurs enfants.

Or, la Russie présente une autre différence de taille par rapport à la France. Tous les boulevards Marx et les rues Lénine dans lesquels les voitures de simples Français partent en fumée ne sont en fait qu'un héritage de la tradition socialiste française, de l'Etat providence, dans lequel les personnes originaires d'Afrique du Nord ont essayé de s'intégrer et se sont intégrées à leur manière. Pour ce qui est de l'Etat russe d'aujourd'hui, il s'éloigne du socialisme à une vitesse cosmique.

En effet, la monétisation des avantages en nature, la mise sur la compétitivité et les mécanismes de marché dans la distribution laissent entendre même aux esprits les plus lents que le nombre des personnes assistées par l'Etat en Russie diminuera sous peu. Nous devons encore pouvoir épauler nos propres chômeurs sans parler de prendre en charge des intrus.

Il ne faudrait pas non plus oublier notre législation rigide en matière d'immigration, les difficultés notables pour obtenir la citoyenneté russe. Il s'avère que l'Etat pratique déjà depuis longtemps une politique en vertu de laquelle la nouvelle main-d'œuvre étrangère reste effectivement étrangère pour la Russie et n'y a tout simplement pas de milieu nutritif pour des ambitions quelconques, que ce soit des ambitions sociales, politiques ou tout bonnement révolutionnaires.

Les protestations contre l'immigration en Russie ne sont que trop connues. Principale objection: les immigrés occupent les emplois qui reviennent de droit aux Russes. Le président du Conseil de la Fédération (Chambre haute du Parlement russe), Sergueï Mironov, a déclaré récemment: "Il faut réunir les conditions permettant à nos femmes de mettre plus d'enfants au monde, pour qu'il n'y ait plus de problème de main-d'œuvre".

Il reste à savoir si les femmes russes, tout d'ailleurs comme les Françaises, les Allemandes ou les autres Européennes souhaitent donner naissance à davantage d'enfants qui viendront grossir les rangs des ouvriers. On a bien au contraire l'impression, et les statistiques démographiques le confirment, que nos femmes préfèrent manifestement mettre au monde des économistes, des juristes, des journalistes, des hommes d'affaires, des managers, des magnats du pétrole ou du gaz, des fonctionnaires d'Etat et des collaborateurs des services secrets plutôt que des OS. Or, il n'y a rien de mal à cela ou, du moins, de surprenant.

C'est que tout comme la France et le reste du monde occidental, la Russie se transforme progressivement en société post-industrielle, et dans le contexte du post-industrialisme l'ouvrier devient une figure plutôt secondaire, ce qui n'a rien d'attrayant.

Dans le monde entier, l'heure de gloire de la classe ouvrière est passée, que ce soit sur le plan économique ou politique. Les révolutions "colorées" qui ont récemment triomphé dans certains pays membres de la Communauté des Etats indépendants (CEI) et ont été soutenues par l'Occident comme la manifestation d'une percée démocratique de masse ne pouvaient pas comporter d'ouvriers parmi leurs partisans. En Ukraine, par exemple, le Donbass ouvrier conservateur qui avait soutenu aux élections présidentielles Viktor Yanoukovitch a perdu sur tous les fronts face à l'offensive du Kiev intellectuel qui avait contracté une alliance avec les hommes d'affaires indépendants d'Ukraine Occidentale.

La Russie a franchi l'étape de l'industrialisation qui a requis des masses immenses d'ouvriers et l'a obligée à compter avec eux sous le socialisme avec ses puissantes garanties sociales et le nivellement par le bas, érigé en politique d'Etat. Le socialisme conforté par le puissant appareil de répression de l'Etat et une idéologie tout aussi puissante ont garanti le développement relativement sans conflits du pays tout au long de la plus grande partie du 20-ème siècle. Pourtant, dans la période post-industrielle, qui ne requiert pas autant de main-d'œuvre, la Russie s'engage déjà sous le capitalisme qui n'offrira jamais aux ouvriers (même nationaux) les garanties sociales d'autrefois.

Les économistes russes ont déjà calculé depuis longtemps que si les hommes d'affaires russes offrent à leurs ouvriers des salaires européens et se mettent de surcroît à financer leur protection sociale, la plupart d'entre eux se ruineront tout de suite. Et ce n'est pas par hasard que l'Occident a délocalisé ses industries essentielles, employant beaucoup de main-d'œuvre, en les transférant en Asie-Pacifique, là où il y a de la main-d'œuvre bon marché en abondance. Quant à la Russie qui cherche, elle aussi, à devenir compétitive et recherche la croissance économique au minimum de frais, elle importe de la main-d'œuvre bon marché de Transcaucasie et d'Asie Centrale.

En attendant, ce processus profite à toutes ses parties. Nous avons encore une réserve de plusieurs décennies jusqu'aux événements français de ces derniers jours. Aussi, avons-nous toutes les chances de ne pas rééditer les erreurs françaises.

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