MOSCOU, 29 juillet (par Serguei Markedonov, chef du département des problèmes interethniques de l'Institut d'analyse politique et militaire - RIA Novosti).
Alors que les personnalités officielles de la Géorgie continuent de considérer les processus politiques qui se produisent dans les républiques non reconnues comme un "jeu d'édification d'Etat" - c'est ainsi que le ministre d'Etat pour le règlement des conflits Gueorgui Khaïndrava a qualifié la récente rencontre des dirigeants de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud, - l'Abkhazie entreprend des actions politiques extrêmement importantes et significatives. Leur succès peut rehausser le prestige de cette république non reconnue.
Parmi ces actions, il convient de citer notamment la nouvelle politique appliquée par Soukhoumi à l'égard de l'Abkhazie de l'Est, et plus particulièrement envers le district de Gali. Il s'agit de l'incorporation socio-économique et civile de ce territoire où la population non abkhaze est majoritaire (les Megrels, c'est-à-dire les Géorgiens, selon Tbilissi).
Le district de Gali a toujours été un territoire à part en Abkhazie. A la fin de la période soviétique, les Géorgiens y constituaient plus de 90% de la population (contre 45,7% dans l'ensemble de l'Abkhazie). Après la guerre, le district de Gali a accueilli le retour des réfugiés megrels. D'esprit traditionnel, les paysans Megrels de Gali faisaient montre de tolérance à l'égard de n'importe quelle souveraineté capable de leur garantir un minimum de sécurité et un milieu propice pour accomplir leur travail.
Malgré une rhétorique patriotique, Tbilissi a toujours porté un jugement hautain vis-à-vis des Megrels. Les tentatives des ressortissants de Gali de s'adapter dans la capitale géorgienne et de s'insérer dans la vie active, se sont avérées, pour la plupart, infructueuses.
Parallèlement, les autorités de l'Abkhazie ont pendant longtemps appliqué une politique de "reliquat" à l'égard du district de Gali. Selon la comparaison imagée d'un député du parlement abkhaze, "le budget du district de Gali est aujourd'hui moindre que celui d'un kiosque à Soukhoumi". Cette politique a entraîné la séparation économique (et, par conséquent, sociale) du district, son alignement stable sur les régions occidentales de la Géorgie. Autrement dit, Soukhoumi a créé lui-même les prémisses du droit de préséance de Gali. La Géorgie s'est alors servie de ce prétexte pour revenir sur le problème lié à la discrimination de la population géorgienne résidente dans le distict de Gali.
Les élections de 2004 ont marqué un tournant dans la formation des principes de la nouvelle politique de Soukhoumi à l'égard des régions est. Les habitants du district de Gali ont manifesté, dans leur majorité, un intérêt pour l'élection du président d'Abkhazie, en expliquant leur choix par la nostalgie de l'ordre élémentaire. Par conséquent, une loyauté massive envers la république non reconnue a été manifestée. Le contrôle du vote et le dépouillement des suffrages dans le district de Gali a constitué une "heure de vérité" pour les structures abkhazes de la société civile. Leurs militants se sont prononcés contre la "stagnation" de la situation du distict qui posait de plus en plus de problèmes et ont reçu de nombreux témoignages confirmant la justesse de leur position.
La participation du district de Gali aux processus politiques et socio-économiques constitue l'un des problèmes cruciaux de l'Abkhazie. En fait, la question de la souveraineté totale sur le district de Gali se pose à un niveau républicain. Elle suppose la sécurité, la perception normale des impôts par le pouvoir, et non pas par des criminels, l'enseignement dispensé en langues abkhaze, russe et megrèle, la participation au travail administratif des Megrels de Gali et, finalement, la formation des citoyens megrels de l'Abkhazie. Les ONG de Soukhoumi mettent également en œuvre toute une série de projets socio-humanitaires dans le district de Gali, surtout dans le domaine de l'enseignement.
Dans la perspective d'un succès de la "nouvelle politique à l'égard de l'Est", l'Abkhazie cesserait d'être la "propriété ethnique" de l'élite abkhaze. Au lieu de faire figure d'une "cinquième colonne de Tbilissi", la république non reconnue disposerait de nouveaux citoyens megrels loyaux. Au niveau institutionnel, l'Abkhazie deviendrait une communauté multiethnique respectant les droits des minorités et des langues minoritaires. Occupant cette position, il est bien plus facile de mener un dialogue efficace sur la reconnaissance de la république. Néanmoins, la communauté internationale ne cesse d'avancer contre l'autodétermination abkhaze un argument massue: l'Abkhazie est un Etat qui a chassé la majorité ethnique de son territoire: les Géorgiens.
Les autorités abkhazes pourront annoncer que le problème du retour des réfugiés est réglé. D'après les critères internationaux, le retour peut être considéré comme tel, si les garanties de sécurité et les possibilités de développement sont assurées pour les réfugiés. L'incorporation fructueuse du district de Gali poursuit cet objectif.
Par conséquent, la formation des Megrels loyaux est très avantageuse pour l'Abkhazie, le conflit ethnique avec Tbilissi se transforme en celui dont l'issue est la reconnaissance du statut de république.
Dans ce cas, le conflit n'est plus une lutte entre des nationalistes abkhazes et les Géorgiens, mais davantage une lutte entre la population de l'Abkhazie et l'Etat géorgien et ses ambitions. Le positionnement de l'Abkhazie en tant qu'Etat multiethnique contribuera également à la reconnaissance de la république sur la scène internationale. "La république pour les Abkhaz" est condamnée à rester en marge. Par conséquent, la nouvelle politique de Soukhoumi n'a pas d'alternative raisonnable.