Dans un contexte de désaccords intérieurs, de situation économique difficile, de scandales et de bagarres au parlement, le pouvoir ukrainien a besoin que tout succès soit reconnu par l'ensemble des forces politiques: la gauche, les patriotes, les pro-occidentaux et les centristes.
Les pourparlers sur la frontière qui se poursuivent depuis plusieurs années entre l'Ukraine et la Russie n'aboutissent à rien en raison de leurs positions divergentes quant du statut du détroit de Kertch et de la mer d'Azov. Il y a deux ans (à l'automne 2003), cette mésentente avait exacerbé les rapports bilatéraux. Mais, à l'intérieur de l'Ukraine, l'opposition aux "ambitions impériales" de la Russie avait permis de rapprocher l'ensemble des forces politiques, même les communistes. A présent, l'Ukraine a décidé de répéter ce "succès".
Le différend concerne le statut de l'île de Touzla, prolongement de la presqu'île de Taman. Cette bande de terre est devenue une île à la suite de son immersion partielle dans les années 1920. Des bâtisses, quelques maisons de villégiature ukrainiennes appartenant au port commercial de Kertch et au combinat de pêche, et l'infrastructure d'une unité de gardes-frontières ukrainiens y ont depuis été construits. La bande de Touzla fut détachée du district de Temruk du territoire de Krasnodar et transmise à la Crimée le 7 janvier 1941 aux termes du décret du présidium du Soviet suprême de la RSFSR (Fédération de Russie). Le 19 février 1954, la Crimée fut transmise à la République Socialiste Soviétique d'Ukraine, mais seulement sa partie continentale. Les eaux côtières relevaient du centre fédéral.
La délimitation de la frontière russo-ukrainienne dans le détroit de Kertch n'a pas encore été achevée. Kiev insiste pour que la frontière entre les deux pays soit tracée d'après l'ancienne frontière administrative à l'intérieur de l'URSS. Moscou estime, au contraire, que la frontière administrative n'a rien à voir avec les Etats souverains actuels et propose de régler le différend conformément aux normes du droit international.
Pour l'instant, avant le règlement du problème, l'unique chenal profond du détroit de Kertch (le canal de Kertch-Enikal de 8 mètres de profondeur) appartient à l'Ukraine, par conséquent, les navires qui se dirigent vers les ports russes et qui en sortent doivent payer leur passage.
A l'automne 2003, le territoire de Krasnodar avait commencé à construire, à des fins écologiques, une digue en direction de Touzla. Ceci avait provoqué une réaction très négative de l'Ukraine qui avait accusé la Russie de vouloir attenter à l'intégrité territoriale et l'avait menacée de recourir à l'aide des pays nucléaires. A cette époque-là, en Ukraine, la lutte entre les diverses forces politiques s'était accrue lors de la campagne électorale. Le problème de la construction de la digue russe avait permis, dans ces conditions, de mobiliser l'électorat. La construction de la digue avait été perçue par de nombreux Ukrainiens comme une tentative d'attenter à l'intégrité du pays. Ce problème avait réuni toutes les forces politiques par le désir de défendre les intérêts nationaux de l'Ukraine. L'élite au pouvoir avec à sa tête Leonid Koutchma, mais également les oppositions de droite et de gauche, avaient prôné la défense de la souveraineté et de l'intégrité territoriale du pays.
Cependant, après les pourparlers entre les premiers ministres des deux pays, le scandale avait été gelé: les pourparlers avaient pris la forme d'un procès fermé et jusqu'à l'arrivée au pouvoir de l'opposition "orange", le problème de Touzla avait été relégué au second plan. En 2003, se heurtant à la fermeté des leaders de l'opposition, le régime de Koutchma était contraint de céder aux sentiments patriotiques de la population.
Mais, en fait, l'élite ukrainienne, aussi bien sous Koutchma qu'aujourd'hui, reste assez unanime sur le statut de Touzla: l'Ukraine estime que cette île fait partie de son territoire et que la frontière doit passer par la surface du bassin Kertch-Azov. Tout en reconnaissant, de facto, que l'île se trouve sous juridiction de l'Ukraine, la Russie propose de tracer la frontière par le fond et d'utiliser l'eau en commun.
Les positions des deux pays n'ont pas changé depuis 2003 et le règlement du différend se trouve dans une impasse. Le statut de l'île de Touzla devient un prétexte pour un conflit: en ne reconnaissant pas officiellement que l'île est ukrainienne, la Russie peut ainsi conserver sa liberté de manœuvre aux pourparlers sur le partage de "l'eau". L'Ukraine le sait parfaitement.
Le ministère ukrainien des Affaires étrangères a soudainement annoncé que la Russie avait officiellement reconnu que l'île de Touzla appartenait à l'Ukraine. Pourquoi? Apparemment, pour que la Russie démente tout de suite cette déclaration (elle ne pouvait pas ne pas le faire), permettant à nouveau aux autorités ukrainiennes d'accuser Moscou de vouloir attenter son intégrité territoriale.
Tout comme il y a deux ans, la situation actuelle est étroitement liée aux problèmes politiques intérieurs. A l'automne 2003, Leonid Koutchma n'avait pas encore pris la décision définitive sur son "successeur", et Viktor Ianoukovitch, alors Premier ministre, n'était pas accepté par l'entourage du président. A ce moment-là, la cote de popularité de l'opposition montait rapidement. A présent, la situation est semblable. Le "régime orange" est bien plus conflictuel sur le plan intérieur que le régime précédent: les querelles ont éclaté non seulement au sein du pouvoir exécutif, mais également au niveau du gouvernement et de la Rada suprême (parlement). La coalition avec le Parti socialiste est en question: ce parti a appelé la première ministre Ioulia Timochenko à démissionner. La coalition électorale éventuelle Iouchtchenko-Timochenko-Litvine (président de la Rada suprême) est aussi en question.
Pour renforcer ses positions, le gouvernement a un besoin urgent de bonnes nouvelles et de succès pouvant être reconnus par l'ensemble des forces ukrainiennes. La reconnaissance officielle par la Russie que l'île de Touzla est ukrainienne pourrait en faire partie. Cependant, la précipitation du pouvoir ukrainien actuel entraîne avec elle des insuccès et la multiplication des problèmes de politique intérieure et extérieure.