MOSCOU. /Yana Yourova, RIA Novosti/. La hausse des cours des matières énergétiques sur le marché mondial a joué un mauvais tour à l'économie russe : l'inflation s'est mise à monter dans le pays.
Les autorités ont décidé de la stopper. Reste à savoir comment s'y prendre. Aujourd'hui, on n'a pas de réponse à cette question.
Pendant deux ans environ le gouvernement a tenté de résoudre deux problèmes consécutifs à la hausse des matières premières : l'inflation et le renforcement du rouble. Le résultat est déplorable : les autorités ont essuyé un échec sur les deux fronts. Elles ont conçu le budget fédéral 2005 partant d'un taux d'inflation annuel pronostiqué au niveau de 8,5% mais peu après elles ont compris que c'était une illusion. Le ministère du Développement économique et du Commerce a alors revu les prévisions à la hausse en les portants à 10%. Cependant, le Service fédéral des statistiques (Rosstat) annonçait qu'au cours des cinq premiers mois de l'année l'inflation avait déjà atteint 7,3% (contre 5,3% pendant la même période de l'année précédente). Le ministre du Développement économique Guerman Gref a alors présenté au premier ministre Mikhaïl Fradkov ses nouveaux calculs où l'inflation annuelle était pronostiquée au niveau de 11 à 11,5%.
A ce désagrément s'est ajouté un autre : d'après le Rosstat, la production industrielle s'est accrue de 1,4% seulement en mai 2005 par rapport à mai 2004 et a reculé de 6,4% par rapport à avril 2005. Accablé par ces résultats, le premier ministre Mikhaïl Fradkov a convoqué ses ministres à une réunion spécialement consacrée à la lutte contre l'inflation et leur a demandé de respecter les chiffres programmés pour l'année en cours.
Cependant, l'inflation est le résultat d'une multitude de facteurs dont beaucoup, par exemple les attentes inflationnistes, ne se laissent pas résorber en un mois, pas même en un an. D'où l'impression que personne ne sait au juste quels sont les facteurs qu'il faut combattre en premier lieu.
Le premier vice-président de la Banque centrale de Russie, Alexéi Oulioukaev, estime que la situation se redressera toute seule. "Les facteurs qui se sont fait sentir au début de l'année - la hausse des produits agricoles et des tarifs des services communaux - ne seront plus opérants durant la seconde moitié de l'année", a-t-il affirmé. Il a cependant promis que la BCR mettrait en œuvre une "politique monétaire pondérée". Notamment qu'elle augmenterait encore les réserves d'or et de devises en les portant à 170 milliards de dollars.
De l'avis du vice-premier ministre Alexandre Joukov, la politique monétaire ne suffit pas à elle seule pour résoudre le problème. Il faut aussi, à son avis, une politique budgétaire et financière austère. Tel est également le point de vue du député Mikhaïl Zadornov. "L'affaiblissement de la politique budgétaire constaté pour la première fois depuis ces cinq dernières années engendre de fortes attentes inflationnistes", a-t-il déclaré.
Pour le ministre du Développement économique, Guerman Gref, et le ministre des Finances, Alexéi Koudrine, le principal moyen susceptible de ralentir l'inflation consiste à limiter le niveau des tarifs des services des monopoles naturels. A propos, de l'avis de nombreux experts, ces tarifs sont responsables de 60% à 70% de l'inflation et c'est leur croissance qui a provoqué un bond d'inflation cette année.
Est-ce à dire que le gouvernement fait une croix sur les ententes intervenues avec l'Union européenne sur l'égalisation des tarifs de services des monopoles naturels? C'est fort douteux. Le premier ministre Mikhaïl Fradkov insiste pour diriger ailleurs l'effort principal. On peut combattre l'inflation au moyen de la croissance économique, estime-t-il. Mais il n'a pas concrétisé son idée et les experts l'interprètent chacun à sa manière.
Le directeur de l'Institut bancaire auprès du Haut Collège d'Economie, Vassili Solodkov, estime que le pays a besoin d'un rouble librement convertible. Autrement dit, la Banque centrale ne devrait pas intervenir sur le marché des changes pour contenir le renforcement de la monnaie nationale. Dans ce cas, les entreprises russes entreraient dans une période de sélection naturelle et une croissance industrielle ne tarderait pas à commencer.
Il est vrai pourtant que pour que l'économie soit compétitive il faut qu'il y ait une concurrence. En Russie, ce sont les grands groupes financiers et industriels monopolistes qui tiennent les ficelles de l'économie. Un problème analogue s'était posé à l'économie japonaise au lendemain de la Seconde guerre mondiale. L'administration américaine installée dans ce pays y avait alors créé artificiellement un milieu concurrentiel. Elle avait, par exemple, interdit d'ouvrir une blanchisserie dans les quartiers où il n'y en avait pas encore au moins deux autres. "La Russie a besoin de mesures forcées pour développer la concurrence. Le problème est que le gouvernement russe représente justement ces groupes monopolistes dans les couloirs du parlement. On ne comprend pas comment il pourrait se faire la guerre à lui-même", estime Vassili Solodkov.
De l'avis du président du groupe de sociétés d'investissement Antanta Capital, Serguéi Aleksachenko, "pour atteindre un rythme de croissance élevé, il faut que la demande, soit intérieure, soit extérieure, augmente très rapidement". Pour lui, les perspectives de développement de la demande intérieure résident dans la construction de logements favorisée par le crédit hypothécaire. Celle-ci entraînera après elle l'industrie : la production de ciment, de métaux, d'équipements électroniques et même de robinetterie. Un autre moyen est la réduction de l'armée dont les effectifs doivent être ramenés à 250 000 engagés. "Il faut équiper une telle armée compacte de l'armement le plus moderne et, à cet effet, faire marcher à plein rendement le complexe militaro-industriel qui a un potentiel de production énorme", a-t-il estimé.
Il est vrai que les autorités russes ne sont pas prêtes aujourd'hui à mettre en œuvre des mesures aussi radicales. En attendant, elles n'ont de courage que pour décider d'employer, dans les années à venir, une partie du Fonds de stabilisation à renforcer la composante innovatrice de la croissance économique. Alexandre Joukov a promis que cet argent serait investi dans l'infrastructure des transports, la construction de routes et de ports, les technologies high-tech, l'aérospatiale, les zones économiques spéciales et les secteurs d'innovation. De surcroît, la répartition de la pression fiscale sera modifiée.