MOSCOU, 20 juin. (Par Anatoli Beliaev, directeur du département analytique du Centre de la conjoncture politique de Russie, RIA Novosti).
La déclaration de BP Azerbaidjan concernant son intention de renoncer à utiliser le pipeline Bakou-Novorossiisk pour exporter le brut qu'elle extrait dans le secteur azerbaïdjanais de la Caspienne n'a pas été une surprise. Ce fait atteste une nouvelle baisse de l'influence exercée par la Russie sur les pays transcaucasiens de la Communauté des Etats indépendants (CEI), qui conduit de plus en plus vers des pertes économiques notables.
Des considérations économiques sont avancées en qualité de prétexte formel de ce renoncement. Selon BP Azerbaidjan, pour la compagnie les exportations de pétrole caspien par fer vers la Géorgie sont beaucoup plus avantageuses étant donné qu'elles sont facturées sur la base de 4-5 dollars en moyenne le baril alors que sur l'itinéraire Bakou-Novorossiisk il faut payer le double.
Cependant, le facteur économique n'est pas essentiel ici. En effet, l'oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC), principal concurrent du gazoduc russe et dont le remplissage a commencé au mois de mai, entrera très bientôt en service, probablement dès cet automne. Pendant très longtemps la rentabilité et même l'utilité de cette conduite avaient été contestées. En 1998 déjà, à Ankara, les présidents de la Turquie, de l'Ouzbékistan, de l'Azerbaïdjan, du Kazakhstan et de la Géorgie ainsi que le secrétaire d'Etat américain à l'Energie, William Richardson, avaient signé la Déclaration de soutien à la construction du pipeline Bakou-Tbilissi-Ceyhan, dans laquelle les parties prenaient "l'engagement moral" de concourir à la réalisation de l'oléoduc. Cependant, les participants occidentaux au consortium ne s'étaient pas empressés d'investir dans le projet, et en mai 2001, soit trois ans après la signature de la Déclaration d'Ankara, le président de l'Azerbaidjan International Operating Company (AIOC), David Woodward, avait déclaré qu'il était douteux que BTC soit le principal itinéraire d'exportation du pétrole caspien, étant donné que les réserves de brut pourraient s'avérer insuffisantes pour assurer la rentabilité de la conduite qui devait pendant au moins quarante ans refouler 50 millions de tonnes de brut l'an.
D'ailleurs, la pose de l'oléoduc aurait peut être été ajournée s'il n'y avait pas eu les événements de septembre 2001 aux Etats-Unis et la brusque flambée des prix du pétrole. L'action terroriste des 09/11 septembre avait contraint les Etats-Unis et l'Europe à rechercher des sources d'approvisionnement en produits énergétiques ailleurs qu'au Proche-Orient. En plus des Etats-Unis, les gouvernements israélien et turc, foncièrement intéressés au BTC, se mirent à exercer des pressions sur le business indécis et "imprévoyant". Ces pressions politiques et la hausse des prix des produits énergétiques, qui avait levé la question de la rentabilité des exportations de brut par le nouvel itinéraire, accélérèrent la réalisation du projet. Ce n'est pas pour rien que David Woodward avait relevé que "c'est là une nouvelle source d'hydrocarbures indépendante du Proche-Orient et de la Russie".
Les pressions des gouvernements occidentaux étaient contrecarrées par la politique appliquée par les dirigeants russes qui étaient intéressés à ce que le pétrole caspien transite en Russie. La compagnie russe Lukoil avait même vendu la part de 10 pour cent qu'elle possédait dans la mise en valeur du gisement azerbaïdjanais Azeri-Tchirag-Guiounechli, qui lui assurait le droit prioritaire de prendre part au projet BTC. En outre, Lukoil entendait vendre sa part dans le gisement de condensat de gaz de Chakhdeniz et même de se retirer totalement de la Caspienne. L'absence de statut de la mer Caspienne, qui remettait en cause la légalité de l'extraction du pétrole dans le secteur "azerbaïdjanais" du plan d'eau contesté par l'Iran et le Turkménistan, jouait aussi en faveur de la Russie.
Mais finalement ce sont les acteurs mondiaux les plus forts - les Etats-Unis et l'Europe - qui sont sortis vainqueurs de cette empoignade. Ils ont mis à profit l'intéressement de cet allié de la Russie qu'est le Kazakhstan à développer des itinéraires alternatifs d'exportation de pétrole pour régler le problème de la suffisance des ressources pour la construction du pipeline. Ainsi, lors de la cérémonie d'inauguration de l'oléoduc le président kazakh, Noursoultan Nazarbaïev, a suggéré d'ajouter le nom du port caspien d'Aktaou à celui du pipeline Bakou-Tbilissi-Ceyhan, laissant ainsi entendre qu'Astana souhaitait utiliser cet itinéraire pour acheminer son brut.
Ne possédant plus le monopole du transport du pétrole kazakh vers l'Europe que lui assurait son consortium pétrolier caspien, la Russie est donc privée d'un très important levier de pression sur son allié. L'affaiblissement de l'influence de la Russie dans la région va rehausser aux yeux de l'Occident l'importance de l'Azerbaïdjan en qualité de principal fournisseur de pétrole sur cet itinéraire stratégique. Tout comme de la Géorgie par le territoire de laquelle passe un tronçon du pipeline.
De surcroît, l'existence même du BTC sert déjà de prétexte aux Etats-Unis pour soulever la question de l'envoi de militaires américains pour protéger les gisements caspiens et la conduite contre le danger terroriste. Il faut donc probablement s'attendre à ce que des contingents militaires US viennent s'installer à titre permanent dans la région. On ne saurait non plus exclure une autre conséquence, extrêmement négative pour la Russie, de la nouvelle situation politico-énergétique créée par la mise en service du BTC. Il est notoire que les nouveaux dirigeants de l'Ukraine s'emploient à alléger la dépendance énergétique de leur pays vis-à-vis de la Russie et à accroître son rôle en qualité de territoire de transit pour les produits énergétiques acheminés en Occident. Ainsi, la première ministre ukrainienne, Ioulia Timochenko, suggère de transporter les hydrocarbures centrasiatiques et caspiens destinés à l'Europe via la Transcaucasie, la mer Noire et l'Ukraine. Et si les premières années de fonctionnement du BTC l'insuffisance de ressources ne permettra probablement pas de matérialiser cette idée, par la suite, au fur et à mesure de l'augmentation de ces ressources, une partie d'entre elles pourraient être transportées par fer et, peut-être, par une dérivation du BTC, aboutir aux ports géorgiens de la mer Noire pour ensuite prendre le chemin de l'Ukraine et de l'Europe.
Par conséquent, on voit prendre corps au sud des frontières russes une alternative aux exportations d'hydrocarbures russes vers l'Occident, qui privera la Russie de rentrées de devises et aussi de leviers d'influence tant sur les partenaires européens que sur ses voisins de CEI.
En ce qui concerne le pipeline Bakou-Novorossiisk, son débit sera probablement d'ici à la fin de l'année réorienté pour accroître celui du BTC. En effet, il y a quelques jours des représentants de la BP britannique, cofondatrice de la russe TNK-BP, ont déclaré qu'ils envisageaient exporter le pétrole extrait en Russie au moyen du BTC et d'utiliser à ces fins l'oléoduc Novorossiisk-Bakou.