MOSCOU, 17 juin. (Par Tatiana Stanovaïa, experte du Département analytique du Centre des technologies politiques, RIA Novosti).
L'Ukraine entend poser la question de la dissolution du consortium gazier créé en 2002 avec la participation des présidents russe et ukrainien et du chancelier allemand, Gerhard Schröder. Parallèlement des négociations sont menées avec le Turkménistan au sujet d'achats directs de gaz turkmène et de la construction d'un gazoduc contournant la Russie. Il est bien évident que ces projets n'aboutiront pas, en tout cas dans un avenir rapproché.
Le consortium gazier avait reçu un second souffle au mois d'août 2004, lorsque l'Ukraine se préparait en vue de l'élection présidentielle. Comprenant que le "successeur" de Léonide Koutchma avait besoin d'être soutenu par Moscou, le président russe avait obtenu de l'Ukraine qu'elle signe d'importants documents concernant le consortium gazier et l'Espace économique unique. Le consortium gazier, qui prévoit la pose du gazoduc Bogorodtchany-Oujgorod, permet à Gazprom de contrôler les exportations du gaz qui, comme on le sait, disparaît mystérieusement quand il arrive en territoire ukrainien.
Après l'accession au pouvoir de l'équipe du président Viktor Iouchtchenko l'Ukraine s'est fixée pour objectif de s'affranchir de sa trop grande dépendance vis-à-vis de la Russie. La tentative faite par le gouvernement ukrainien de contraindre les sociétés pétrolières russes de vendre l'essence à des prix plus bas en est un exemple significatif. Les leviers de pression sur le business russe sont plus que suffisants: vérification des services de contrôle, risques de poursuites judiciaires, suspicion d'infractions à la législation antitrust, etc. plus les moyens de pression administrative. Dans le secteur gazier c'est plus difficile: l'Ukraine ne possède pas, à son grand regret, les possibilités nécessaires pour "s'entendre" avec Gazprom.
C'est pourquoi décision a été prise de chercher des voies alternatives. Il est notoire que Gazprom livre à l'Ukraine du gaz turkmène. La solution "affranchissement" est évidente: acheter le gaz directement à la Turkménie et, encore mieux, poser une conduite en contournement de la Russie. Ici un seul problème se pose: le président turkmène, Saparmourat Niyazov, a promis à la Russie de lui vendre la totalité du gaz extrait dans le pays. Toutefois, au cours des pourparlers qu'il a menés dernièrement avec Viktor Iouchtchenko il s'est déclaré prêt à signer un contrat gazier avec l'Ukraine. Seulement le hic, c'est que l'"économie" de Saparmourat Niyazov est singulière: le gaz turkmène acheté directement coûtera plus cher que celui acheté à la Russie. C'est que le Turkménistan a de sérieux problèmes avec l'Occident qui accuse Saparmourat Niyazov de dictature, de violation des droits de l'homme, de répression de l'opposition. Après la vague des "révolutions de couleur" les régimes de la Communauté des Etats indépendants (CEI) qu'elle a épargnés se tournent vers la Russie: cela se voit dans les déclarations faites par les leaders de l'Ouzbékistan et du Kazakhstan. En ce qui concerne le Turkménistan, c'est par la force des choses qu'il doit entretenir des rapports d'amitié avec la Russie: en cas de regain d'activité de l'opposition, l'Occident tout comme Mikhaïl Saakachvili, le "garant" de la démocratie dans l'espace post-soviétique, soutiendraient à coup sûr les adversaires du régime de Saparmourat Niyazov. Et même un contrat gazier potentiel avec l'Ukraine n'inciterait pas cette dernière à se ranger aux côtés du "turkmenbachi".Conscient de tout cela, Saparmourat Niyazov louvoie précautionneusement entre l'Ukraine et la Russie. Ce n'est pas un hasard si au lieu de remercier Viktor Iouchtchenko de l'ordre de Yaroslav-le-Sage du 5e degré qu'il lui a décerné, à la fin du mois de mai il a accusé les compagnies ukrainiennes d'avoir gonflé les prix des travaux et des équipements dans les projets d'investissement réalisés au Turkménistan. Quoi qu'il en soit, c'est parce qu'il mise sur la Turkménie que le gouvernement ukrainien a proposé de liquider le consortium gazier. Le patron de Naftogaz Oukraïny, Alexandre Ivtchenko, a déclaré que la création du consortium pour l'utilisation des gazoducs ukrainiens était irrationnelle. Selon lui, pour le maintenir en état il n'est pas nécessaire de solliciter des investissements étrangers. Ce consortium sera seulement ukrainien et seulement public. Nous pouvons faire appel à de nouveaux partenaires, mais ce sera pour réaliser de nouveaux projets", a-t-il fait remarquer. Gazprom a répliqué à cela en déclarant que la liquidation du consortium était parfaitement envisageable. Et il a remis à l'Ukraine une note de 7,8 milliards de roubles pour le gaz russe "évaporé". D'autre part, dans les transactions avec l'Ukraine il est suggéré de renoncer au troc et de passer aux rapports de marché et de livrer le gaz facturé selon les prix européens.
L'effet de cette approche a été immédiat: l'Ukraine a presque aussitôt demandé à la Russie de maintenir les conditions antérieures du transit du gaz. Et puis le gaz "évaporé" a été retrouvé comme par enchantement. Le renoncement au consortium gazier était un plaisir beaucoup trop cher pour l'Ukraine. Un signal sans équivoque lui aussi a été lancé à l'adresse de la Turkménie: le 7 juin le vice-président de OAO Gazprom, Alexandre Riazanov, a émis des doutes quant à l'existence de gaz excédentaires dans les stocks de la compagnie.
Dans le même temps le problème de l'Ukraine ne réside pas seulement dans la recherche d'une source de gaz alternative. Au sein de l'équipe de Viktor Iouchtchenko il n'y a pas de consensus sur la question de savoir si le consortium a un avenir ou non. La position la plus radicale est occupée par le gouvernement et la compagnie Naftogaz Oukraïny. Alexandre Goudyma, proche de la première ministre Ioulia Timochenko, député à la Rada suprême où il préside le comité pour l'industrie gazière, a déclaré que le consortium devait être liquidé et qu'il fallait envisager la constitution d'un autre avec la participation de l'Allemagne et de la France. L'attitude du chef de l'Etat est plus modérée. Ainsi, au mois de mars dernier Viktor Iouchtchenko a déclaré que la constitution éventuelle d'un consortium avec le Turkménistan ne devait pas être une alternative au consortium gazier russo-ukrainien. Principal opposant de Ioulia Timochenko dans l'équipe de Viktor Iouchtchenko, Piotr Porochenko, président du Conseil pour la sécurité nationale et la défense, s'est montré plus déterminé. Il a annoncé que la liquidation du consortium chargé de la gestion et du développement du réseau de gazoducs ukrainien serait contraire aux intérêts de la Russie et de l'Ukraine. Moscou peut donc manoeuvrer en toute liberté.