MOSCOU (par Serguei Markedonov, chef du secteur des problèmes interethniques de l'Institut d'analyse politique et militaire, docteur de troisième cycle en histoire - RIA Novosti).
La République du Daghestan n'a pas eu de chance. Les processus qui s'y produisent sont presque toujours estompés par le voisinage avec la Tchétchénie. Pourtant, il est évident que le Daghestan peut changer le rapport des forces ethnopolitiques dans tout le Caucase du Nord.
Au début des années 90, alors que le centre fédéral était en train d'éliminer la dualité du pouvoir dans la capitale et de régler les problèmes socio-économiques, le Daghestan a dû survivre seul dans le contexte du chaos ethnopolitique, en tentant de résister à la "parade des souverainetés" qui a eu lieu en Russie. En fin de compte, au lieu d'opter pour une révolution séparatiste ou islamiste, la république est restée dans le sillon de la politique russe et de l'Etat russe.
Le Daghestan postsoviétique a eu affaire à l'extrémisme (ethnique et religieux) et aux violations des droits de l'homme, mais, malgré la gravité de la situation, la république a réussi à éviter les conflits à l'instar du conflit osséto-ingouche ou de la confrontation armée entre le centre fédéral et les confins rebelles.
L'élite daghestanaise qui n'est pas habituée aux normes démocratiques selon les modèles européen et américain a créé son propre système de refrènement et de contrepoids, en appliquant les principes de la représentation ethnique dans les organes du pouvoir et de la direction selon les coutumes locales. Autrement dit, le pouvoir a été divisé entre les clans ethniques. La pyramide du pouvoir républicain avait à sa tête le Conseil d'Etat, organe collégial de 14 membres représentant les communautés ethniques principales de la république et élus par les membres de l'Assemblée constitutionnelle du Daghestan (242 membres, dont 121 sont membres du parlement républicain de l'Assemblée Populaire). Magomedali Magomedov, baptisé le "grand-père" en raison de son âge (il a aujourd'hui 74 ans) et de son prestige politique important, reste le chef inamovible de cet organe collégial. Le "grand-père" (Darguien) a su jouer avec succès le rôle de médiateur entre les leaders de divers groupements ethniques, en respectant formellement la collégialité du pouvoir dans la république et la participation au pouvoir des autres ethnies daghestanaises. Ce modèle appliqué dans la république a bénéficié invariablement du soutien de la majorité de la population aux référendums des années 1990. Les électeurs du Daghestan jugeaient illégitime la procédure d'élection du président de la république au suffrage universel. La crainte de perdre sa place ethnique dans le business et au sein de l'administration l'ont emporté sur l'attachement au principe de l'élection du leader de la république au suffrage universel.
La division de la population de la république selon le principe ethnique a été mise en évidence au cours des trois derniers référendums daghestanais: les partisans du poste de président étaient majoritaires parmi les Avars et les Laks, les Lesguiens et les Darguiens se sont prononcés contre cette institution. Bref, le désir de conserver l'équilibre politique et administratif fragile reposant sur la représentation ethnique est devenu non seulement un "know how" daghestanais très éloigné des modèles de démocratie euro-américains, mais aussi le système le plus démocratique.
La direction collégiale (même tronquée) considérée comme une barrière empêchant la monopolisation du pouvoir et de la propriété par une communauté ethnique s'est ancrée dans la république. Le renoncement à la collégialité ethnique est perçu par les élites ethniques et la population du Daghestan comme la voie menant au repartage de la propriété, du pouvoir, des rentes administratives et, par conséquent, au chaos et à l'arbitraire.
Cependant, les avantages cités ci-dessus du modèle daghestanais de pouvoir n'ont pas été pris en considération lors de l'élaboration du scénario actuel de réforme du système politique et juridique de cette république. Tout a commencé en 2003, lorsque le Kremlin a décidé d'accorder son attention à cette région jadis oubliée. Malgré les résultats des trois référendums républicains qui ont eu lieu au Daghestan, la réforme constitutionnelle proposée prévoyait une innovation politique et juridique essentielle: l'introduction de l'élection du président au suffrage universel. La première élection doit se tenir en 2006. Cependant, en 2004, après les événements de Beslan, le pouvoir suprême de la Russie renonçait à l'élection directe des dirigeants des régions. La question "Que faire du Daghestan et de ses particularités? est restée sans réponse.
Certes, le Conseil d'Etat ne conserve qu'une apparence de direction collégiale de la république, en réalité couverture officielle de son président, "grand-père" Magomedov. Mais cette apparence a permis, pour beaucoup, d'éviter au Daghestan des années 1990 des conflits interethniques de grande envergure et la division de cette république en "appartements" ethniques. Il est douteux que la nomination d'un autre dirigeant unique de la république par le centre fédéral apporte la stabilité politique au Daghestan à l'étape actuelle. Le fait même de la nomination d'un dirigeant unique du Daghestan peut être la prémisse d'une nouvelle division de la république selon le principe ethnique et de la relance des mouvements ethniques. Ces divisions ont été mises en évidence par les trois référendums des années 1990. Peut-on exclure la répétition de ce phénomène à une nouvelle étape, lorsque l'enjeu politique sera plus élevé?
Compte tenu de "l'éloignement" du pouvoir de sa population (cet éloignement ne diminuera pas après l'introduction du système de désignation du dirigeant), celle-ci pourra revenir à sa propre organisation du pouvoir d'en bas sur la base des modèles familiers. L'islam radical constitue un de ces modèles dans le Caucase.
Si le Kremlin réussit à placer au gouvernail Magomedov, la victoire du "grand-père" tranquillisera les simples habitants de la république qui se sont "habitués" à cet homme politique âgé et à son style de direction. Mais Magomedali Magomedov est un "vieux" non seulement en politique, mais aussi physiquement. 75 ans, ce n'est pas le meilleur âge pour débuter dans de nouvelles fonctions politiques. Si le Kremlin soutient un autre candidat (Abdoulatipov, Makhatchev ), cette décision des dirigeants russes peut susciter des craintes ethnopolitiques massives. Même si l'on admet que le nouveau dirigeant voudra appliquer les méthodes anciennes, il faudra en persuader longtemps les Daghestanais. Autrement dit, après l'introduction des nouvelles règles du jeu incompréhensibles pour la majorité de la population, la stabilité dans cette république sera mise en doute.