MOSCOU, 6 juin. (Par Vassili Zoubkov, commentateur économique de RIA Novosti).
Le lancement officiel du tronçon azerbaïdjanais du nouveau pipeline et le début de son remplissage de brut ont contraint de nombreux analystes à revenir sur ce thème.
A Moscou l'idée de la construction de l'oléoduc n'avait pas été soutenue, mais on n'y avait pas fait obstruction. Des voix s'étaient élevées pour prévenir qu'il ne transporterait pas de brut russe. A l'époque le vice-président de la compagnie Transneft, Sergueï Grigoriev, avait dit que tout Etat avait le droit inaliénable de construire ce qu'il considérait comme nécessaire. Et de non-rentable, ajouterons-nous pour notre part, car Bakou, seul, n'est pas prêt de fournir les quantités de pétrole que pourra acheminer ce tuyau extrêmement onéreux posé entre la Caspienne et la mer Méditerranée. Surtout qu'il y a belle lurette que l'on ne parle plus des gigantesques gisements sous-marins du plateau continental de l'Azerbaïdjan. Il a déjà été confirmé que le gros des réserves d'hydrocarbures se trouvait dans le secteur oriental kazakh de la mer.
Cependant, la lutte concurrentielle des sociétés pétrolières pour les voies de transport de leur produit, déjà très dure ordinairement, n'avait jamais eu une connotation politique aussi marquée que dans le cas du pipeline Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC). Ce n'est pas pour rien qu'il passe pour être le projet géopolitique numéro un des Etats-Unis dans l'espace post-soviétique. Gueïdar Aliev avait dit alors que dans cet oléoduc le pétrole coulerait dans un sens et la politique dans l'autre. Alors que le brut n'est pas encore acheminé en Occident une révolution pro-américaine s'est déjà produite en Géorgie, un Etat partie prenante au projet.
Après avoir dépensé d'énormes moyens, les Américains ont fait le premier pas sur la nouvelle "Route de la soie", en l'occurrence des tubes soudés les uns aux autres, enfouis dans le sol et contournant la Russie, qui au fur et à mesure du renforcement de son économie fait part de plus en plus souvent de la vision qu'elle a du développement de la situation dans l'espace post-soviétique, tout particulièrement sur ses frontières méridionales. Seulement une autre question se pose, celle de savoir si l'on réussira à réduire le potentiel transitaire de la Russie.
Les nouveaux ports ultramodernes sur la Baltique et l'achèvement cette année du Système pipelinier balte (BTS) d'un débit de 60 millions de tonnes de pétrole l'an ainsi que la mise en chantier de plusieurs oléoducs dans le Nord européen et en Extrême-Orient russe permettront à la Russie de jouer pendant longtemps en Eurasie un rôle géopolitique primordial en matière de transit.
Le transfert du brut azerbaïdjanais d'exportation de Novorossisk dans le nouveau pipeline est passé inaperçu. Jusqu'à présent la part du brut azerbaïdjanais dans les exportations russes était de l'ordre de 1 pour cent. Bakou ne cache pas qu'il voudrait bien voir des sociétés pétrolières russes parmi ses clients. Parce que l'on est encore très loin des 50 millions de tonnes que le BTC acheminera tous les ans. De surcroît, le patron du monopoleur pipelinier russe Transneft, Semion Vaïnchtein, a déclaré que depuis deux ans son réseau ne fonctionnait pas à plein. L'extraction du pétrole ne suit pas la construction et la modernisation des oléoducs et des ports. Le fait que cette année Transneft entend augmenter les exportations de 16 pour cent et les porter à 255 millions de tonnes ne change pas grand chose à la situation.
Ces capacités excédentaires se maintiendront dans l'avenir, c'est pourquoi pour le moment personne en Russie n'a l'intention de modifier les itinéraires d'exportation. Par exemple, un représentant de Lukoil, une compagnie travaillant activement sur le plateau continental de la Caspienne, a déclaré à RIA Novosti que les tarifs en vigueur et l'absence de "queue" aux départs des pipelines faisaient l'affaire des compagnies. Rosneft et les autres sociétés pétrolières russes sont de cet avis.
En outre, la Russie va achever le pipeline alternatif au BTC, contournant les détroits turcs via Burgas (Bulgarie) et Alexandroupolis (Grèce). Ce tuyau est incontestablement bien plus rentable que le pipeline reliant la Transcaucasie à la Turquie. Sa longueur réduite (un peu plus de 300 kilomètres), son débit annuel (35-50 millions de tonnes) et son coût relativement bas (environ 700 millions de dollars) ne sont absolument pas comparables aux caractéristiques du BTC (1.767 kilomètres de long, débit de 50 millions de tonnes l'an et d'un coût de près de 4 milliards de dollars). Dès que le pipeline sud-balkanique sera prêt les bouchons disparaîtront automatiquement dans les détroits turcs où présentement les tankers chargés de pétrole russe restent parfois en attente une semaine.
Bakou pense que le BTC pourrait partiellement être sauvé par le pétrole kazakh. Le président kazakh, Noursoultan Nazarbaïev, qui avait été l'hôte étranger le plus éminent aux cérémonies d'inauguration de la première tranche de l'oléoduc, avait beaucoup souhaité participer au projet. Cependant, les Kazakhs ne se hâteront pas de signer un accord quelconque. C'est ce qui ressort d'une récente intervention du vice-ministre kazakh de l'Energie, Liazzat Kiinov, qui a souligné que son pays avait le projet de pipeline Aktaou-Bakou et que pour cette raison le remplissage du tuyau se faisait exclusivement avec du pétrole azerbaïdjanais. Les Kazakhs envisageront leur participation au BTC une fois que le nouveau pipeline rejoignant la Méditerranée sera achevé.
Quel sera l'impact du BTC sur l'ensemble de la région transcaucasienne? Si les quantités de brut nécessaires pour le nouveau tuyau soient encore insuffisantes, le capital total des compagnies constituant le consortium chargé de la construction du BTC se monte déjà à 1.000 milliards de dollars et l'oléoduc devient un puissant instrument de pression dans la région. C'est en tout cas ce qu'estime Edouard Agadjanov, président du Centre de développement de la démocratie et de la société civile Armar (Arménie). A la lumière du conflit Azerbaïdjano-arménien autour du Nagorny Karabakh, le puissant soutien américain dont bénéficie maintenant Bakou modifie toute la situation géopolitique.