La révolution du 24 mars est, selon elle, "précisément populaire, quelle que soit la définition qu'on lui donne", et la Kirghizie elle-même est "un pays jeune et nouveau", avec à sa tête "un gouvernement provisoire", pays qui traverse "une période de transition délicate". Or, les rapports entre le gouvernement provisoire et le parlement risquent de constituer un des problèmes de cette période de transition.
L'opposition "n'a jamais accepté les méthodes" par lesquelles les élections parlementaires ont été menées. Sa coopération avec le parlement a "un caractère forcé qui s'explique par la logique du développement démocratique", et les futures élections présidentielles serviront d'assise à "l'édification de la nouvelle république".
Parmi d'autres problèmes, la ministre intérimaire a cité l'occupation arbitraire de terres aux environs de Bichkek, le reflux de la population russophone, la volonté d'instaurer un meilleur climat d'investissement et la question "des biens de la Famille" (des Akaïev).
C'est bien cette dernière question et, dans ce contexte, celle du statut du premier président kirghiz, qui a suscité les débats les plus acharnés au parlement. De l'avis de Mme Otounbaïeva, "quant à la "déprivatisation" obligatoire et universelle, les choses n'en arriveront sûrement pas là" et "on se contentera d'examiner les cas de privatisation criminelle uniquement".
Laministre intérimaire des Affaires étrangères n'a pas caché que le premier président kirghiz l'avait déçue en prenant si rapidement la fuite. Elle pense que le président, qui prétend d'ailleurs à un statut honorifique, n'aurait pas dû agir comme il l'a fait. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que le parlement ait décidé de priver M.Akaïev de son statut de premier président, confirmant ainsi la déclaration du procureur général intérimaire Azimbek Beknazarov : "si nous laissons Akaïev bénéficier de ce statut, le peuple ne nous comprendra pas".
Les récents événements en Kirghizie - M.Akaïev a été déchu de son statut de premier président de la république et des privilèges attachés à son rang - poussent à voir d'un oeil nouveau la valeur de l'expérience que pourrait revêtir pour les autres pays de la région la version kirghize de la "révolution de velours".
La décision surprise du parlement kirghiz (elle a été adoptée à la majorité absolue des voix) d'apporter des amendements substantiels à la Loi sur les garanties des activités du président de la Kirghizie - qui a eu pour résultat de déchoir Askar Akaïev de tous ses privilèges, dont l'immunité accordée aux membres de sa famille - risque de s'avérer un facteur de loin plus dangereux pour la région que le précédent créé par la "révolution de velours" en Kirghizie. Car les fameuses "garanties" ont bel et bien constitué le "moment clef" des négociations de Moscou entre le président du nouveau parlement Omourbek Tekebaïev et Askar Akaïev (la Russie et le Kazakhstan se sont portés garants de ces accords).
Ce genre de dénouement ne rentrait de toute évidence pas dans les projets des Etats-Unis qui avaient fait beaucoup, à côté de l'Organisation pour la coopération et la sécurité en Europe, pour "promouvoir" la démocratie en Kirghizie et étaient, de ce fait, toujours favorables à un changement de pouvoir à Bichkek. En son temps, l'ambassadeur américain en Kirghizie, Stephen Young, avait promis à Askar Akaïev une"variante intéressante" qui ressemblait plutôt à un chantage délicat : si le premier président refusait de briguer un nouveau mandat, "il resterait dans l'histoire comme l'un des fondateurs de la démocratie dans le pays". Solution qui excluait, bien sûr, que M.Akaïev puisse être privé de son statut de premier président de la république.
Et pourtant, les Etats-Unis dont l'influence sur l'opposition kirghize est évidente, ont échoué dans leur tentative de contenir la situation à Bichkek dans le cadre d'un "procès en divorce civilisé". Le nouveau gouvernement kirghiz, qui est composé essentiellement de leaders de l'opposition, a choisi de ne pas ignorer les états d'esprit qui règnent dans la rue. C'est ce qui rend la version kirghize de la "révolution de velours" encore plus attrayante pour les autres pays de la région.