"L'Accordeur" de Kira Mouratova: le cinéma d'auteur russe est toujours vivant

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MOSCOU, 19 avril - par Olga Sobolevskaïa, commentatrice de RIA Novosti.

La septuagénaire Kira Mouratova refuse toujours de pasticher ou de se rallier à qui que ce soit. Figure de proue du cinéma d'auteur, elle reste depuis l'époque soviétique une exception à toutes les règles et incarne un pôle indépendant dans l'art cinématographique russe. Seule Renata Litvinova, 38 ans, comédienne, scénariste et réalisatrice débutante, se veut sa disciple et lui a emprunté l'extravagance, l'absurde et les dialogues tchékhoviens. L'une comme l'autre ne font pas du "cinéma pour tous": les amateurs de blockbusters et de pop-corn n'ont rien à faire dans les salles obscures qui projettent leurs films.

"L'Accordeur", de Kira Mouratova, avec Renata Litvinova dans un des rôles principaux, est le clou de la saison. Un chef-d'œuvre du cinéma d'auteur en noir et blanc avec d'étranges personnages aux accents felliniens. Les événements se suivent lentement, en contradiction avec le siècle impétueux, ce qui irrite un peu le public habitué bon gré mal gré au montage fulgurant et aux effets spéciaux des blockbusters à la mode, quand on a du mal à comprendre qui dit quoi et qui fait quoi.

Ancien pianiste et accordeur de son état, Andreï est un raté qui se débat comme un forcené dans la réalité impitoyable de l'existence et qui, par amour pour sa belle compagne, se lance dans une aventure risquée. Pour trouver de l'argent, il gagne la confiance de deux vieilles veuves fortunées. Après avoir réparé le piano de l'une d'elles, il les fascine toutes les deux, devient leur chouchou. Poussé au crime par sa compagne Lina qui rêve de la dolce vita que le malheureux musicien ne peut pas lui offrir, il leur emprunte de l'argent qu'il ne pourra pas leur rendre. Finalement, les vieilles s'accusent elles-mêmes et pardonnent leur charmant imposteur.

Kira Mouratova ne se presse nulle part, elle raconte des choses éternelles: l'espoir, la soif de chaleur humaine et de fidélité, la solitude, la douleur d'un amour non partagé, la surprise face aux actions de l'homme, bonnes ou mauvaises... Plus rien ne l'intéresse. L'époque contemporaine n'est qu'un environnement nécessaire pour éviter que l'action ne paraisse trop abstraite. Ses personnages sont en effet issus des pièces de Tchekhov: des dames qui vivent leurs derniers jours entourées de demoiselles de compagnie, des petits chiens et des décors anciens, une jeunesse cynique prête à abattre la "cerisaie" de leur passé, des vieillards et des jeunes ridicules. Les menteurs et les aventuriers, aussi bizarre que cela puisse paraître, sont présentés comme les plus malheureux.

La réalisatrice aime les gens tels qu'ils sont, pas toujours heureux, souvent laids, et elle cherche à les comprendre. Chacun a sa vérité. Il n'existe pas de scélérats, comme il n'existe pas de héros, car l'accordeur aventurier est poussé par les circonstances à tromper des vieilles dames.

En effet, il est sincèrement attaché à ces rêveuses ringardes, pieuses et honnêtes aux cheveux poivre et sel. Quand l'une d'elles est dépouillée par un mari frais émoulu, Andreï retrouve le bandit et lui arrache l'argent qu'il remet à la veuve. Et il conquiert sans aucun doute la sympathie du public: pas seulement parce qu'il est épuisé par la recherche du pain quotidien, mais aussi parce qu'il a un talent d'artiste certain et le sens de l'autocritique.

"L'Accordeur" c'est la vérité de la vie, fantaisiste certes, mais qui n'en est pas moins vraie. On accuse Kira Mouratova de ne mettre en scène que des marginaux et des avortons. Mais elle leur fait confiance et cherche, en ce siècle du glamour et des magazines aux couvertures lustrées, à convaincre le public que les petites gens sont dignes d'attention.

Dans les salles les spectateurs s'esclaffent: on reconnaît les absurdités et les contrastes de la vie quotidienne russe, et le théâtre de l'absurde règne sans partage. Le public est principalement constitué de femmes qui voient dans Renata Litvinova le symbole de l'époque et leur rivale. Les hommes bâillent et réfléchissent à peine à l'éternel, indifférents à l'éclat de Renata Litvinova sur l'écran noir et blanc. Orienté vers l'intérieur de l'âme, le cinéma féminin semble marginal en ce siècle des blockbusters, mais il demeure et vit. Et il cherche avec une sincérité et une émotion naïves à répondre aux questions fondamentales: Comment vivre? En quoi avoir confiance? Sur quoi s'appuyer?

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