Et voilà qu'aujourd'hui cette discussion politique stérile a cédé la place à une conversation sérieuse pour essayer de voir comment l'Europe Unie pourrait contribuer au redressement de l'économie et de la vie sociale en Tchétchénie, traumatisée par toute une décennie de guerre.
Une délégation de la Commission Européenne (CE) avec à sa tête le chef de la Direction de l'Europe de l'Est de la CE, Hugues Mingarelli, s'est récemment consacrée à l'étude de ce problème, en visitant notamment la Tchétchénie et deux autres républiques russes du Caucase du Nord. Les rencontres de la délégation avec les autorités locales, y compris avec le Président de la Tchétchénie, Alou Alkhanov, lui ont permis de voir le malheur tchétchène, tel qu'il est, tout en aidant les représentants de la Commission Européenne à adopter une décision très importante: oui, l'Union européenne va augmenter son assistance à la reconstruction de la République de Tchétchénie. Ainsi, les 170 millions d'euros débloqués par l'UE pour la Tchétchénie depuis ces dix dernières années ne sont qu'un début.
Qui plus est, Bruxelles n'interprète plus les processus politiques en cours dans cette république russe comme quelque chose d'artificiel, comme une sorte de "coup de théâtre", orchestré par le Kremlin. La Commission Européenne se dit même prête à participer à ces processus. Hugues Mingarelli a fait sensation en déclarant: "Nous appuyons les efforts déployés pour organiser des élections parlementaires libres qui auront lieu en Tchétchénie en octobre 2005". A signaler que le rapprochement entre Bruxelles et Moscou sur le problème de la Tchétchénie a commencé à la fin de l'année dernière. A l'époque, au cours de sa visite de décembre en Allemagne, le Président russe Vladimir Poutine a laissé clairement entendre que l'assistance de l'Union européenne en Tchétchénie serait accueillie avec bienveillance par Moscou.
"Nous sommes prêts à dialoguer ouvertement avec nos partenaires, que ce soit en Russie ou en Europe, ainsi qu'à coopérer avec eux dans la reconstruction de la Tchétchénie", avait indiqué alors le chef de l'Etat. La semaine dernière, Vladimir Poutine a réaffirmé cette volonté au cours de sa rencontre à Sotchi avec le Haut représentant de l'Union européenne pour la politique étrangère et de sécurité commune (PESC), Javier Solana.
Sergueï Iastrjembski, assistant du Président russe, a précisé qu'il n'est plus désormais pour la Russie de sujets tabous concernant la Tchétchénie. Tout cela a sans doute été interprété par Bruxelles comme le signal que la Russie renonce dès à présent à son intransigeance absolue sur la Tchétchénie. Tout indique que dorénavant Moscou est plutôt enclin à pratiquer une politique plus souple en ce qui concerne une éventuelle participation étrangère à tout ce qui se passe dans cette région martyrisée. Mais la vraie percée s'est produite plus tôt. Il s'agit là en l'occurrence de l'élimination du leader des séparatistes tchétchènes - Aslan Maskhadov - par les militaires russes. En effet, l'existence de Maskhadov empêchait l'Union européenne de voir clair dans la nature du problème de la Tchétchénie. Il apparaissait aux yeux de l'Europe comme le bon ange du dialogue politique sur la Tchétchénie, dialogue que Moscou refusait opiniâtrement.
Néanmoins, ce n'était qu'une illusion. En fait, Aslan Maskhadov ne contrôlait pas du tout les commandos tchétchènes et par conséquent, ne pouvait pas les représenter aux négociations. De plus, il s'était complètement discrédité aux yeux de la population tchétchène à l'époque où il était Président de l'"Itchkérie libre", en encourageant la terreur des tribunaux de la charia et en perpétrant une invasion militaire au Daghestan voisin.
Après tout cela, on ne risque même plus de paraître cynique en affirmant que la mort d'Aslan Maskhadov a radicalement simplifié la situation autour de la Tchétchénie tant pour Moscou que pour Bruxelles.
Il n'en est pas moins vrai qu'au début l'élimination de Maskhadov avait été interprétée comme une "erreur" par certains au sein même de la direction de l'UE. C'est que les fonctionnaires bruxellois haut placés craignaient sans doute que la disparition du leader modéré des séparatistes tchétchènes qu'était pour eux Aslan Maskhadov ne mette à la place du chef de file de la clandestinité tchétchène armée un individu infiniment plus cruel, comme par exemple Chamil Bassaïev. Mais rien de tel ne s'est produit en réalité. L'expérience des mois écoulés depuis a prouvé avec évidence que Maskhadov n'avait fait qu'entraver le dialogue sur le problème de la Tchétchénie entre l'Union européenne et la Russie.
Résultat, l'analyse du problème tchétchène par les plus grands centres de recherche en Europe est en train de revêtir aujourd'hui un caractère de plus en plus constructif. Le rapport analytique préparé, par exemple, sur commande de la Fondation Carnegie et présenté récemment au Centre d'Etudes Politiques Européennes (CEPE) à Bruxelles est très intéressant. La principale recommandation de ce rapport aux pays d'Europe de l'Ouest est de comprendre enfin, dans leur propre intérêt d'ailleurs, que l'actuelle crise profonde au Caucase du Nord et l'expansion de l'extrémisme islamique menacent non seulement la Russie, mais aussi l'Europe de l'Ouest. Les auteurs de ce document analytique ne voient pas de différence entre la lutte contre le séparatisme en Turquie (Kurdistan) et en Russie (Tchétchénie). Mais si l'Union européenne (UE) a depuis longtemps renoncé à la vision en noir et blanc du problème kurde et reconnaît avec enthousiasme les progrès les plus insignifiants d'Ankara dans le règlement du problème kurde, les signes de normalisation de la vie en Tchétchénie sont passés jusqu'à tout dernièrement inaperçus à Bruxelles.
"Avons-nous donc besoin d'une Russie vaincue par l'islamisme? demandent les analystes de la Fondation Carnegie. Ou, peut-être, ambitionnons-nous sa place au Caucase du Nord?"
Somme toute, le récent déplacement de la mission de la Commission Européenne en Tchétchénie a donné des réponses explicites à toutes ces questions. Ce voyage d'évaluation a bien montré que Bruxelles et Moscou progressent vers un consensus sur le rôle de l'Europe Unie dans le retour à la normale de la vie dans cette république russe. C'est un rôle d'assistant humanitaire et de partenaire d'affaires. Et ce qu'il y a de plus précieux, d'un conseiller bienveillant dans le processus de normalisation politique qui ne cesse de gagner en puissance?!