Une nouvelle notion est entrée dans le vocabulaire diplomatique, celle de "semailles". Et cette "catastrophe naturelle" a contraint Ioulia Timochenko à annuler sa visite à Moscou. C'est du moins la version officielle.
Quand le président russe Vladimir Poutine, en visite à Kiev il y a un mois, l'a invitée à se rendre à Moscou, personne, ou presque, ne doutait de son arrivée. Accusée de corruption active par le Parquet général russe, la Jeanne d'Arc de la "révolution orange" semblait avoir élégamment rompu avec son passé obscur pour faire repartir à zéro la coopération russo-ukrainienne. Mais ce n'était qu'une impression...
Quoi qu'il en soit, la raison essentielle du report de sa visite à Moscou est que cette visite n'a absolument pas été préparée. L'Ukraine post-révolutionnaire n'a toujours pas de stratégie définitive pour ses relations avec la Russie, mais aussi avec l'Union européenne.
Les fastueuses réceptions données ces derniers mois en l'honneur du président ukrainien Viktor Iouchtchenko en Europe et aux États-Unis pourraient créer l'illusion que les grands problèmes du développement ukrainien sont réglés. Les vétérans de la démocratie réservent toujours un accueil solennel aux néophytes, il suffit de se souvenir des tournées mondiales des leaders des pays africains qui s'étaient affranchis du joug colonial après la Seconde Guerre mondiale. Le développement réel de ces pays ne résultait pas des déclarations politiques adoptées au cours des visites officielles. Qui plus est, ces visites n'avaient que peu de choses à voir avec le développement.
C'est la raison pour laquelle la visite de la première ministre ukrainienne à Moscou semble en effet prématurée. En ce qui concerne la Russie, l'Ukraine "orange" a déjà fait ses principales déclarations politiques sur le développement de la coopération et n'est pas disposée à faire davantage. Pour les autorités de Kiev, Ioulia Timochenko n'a aucune raison de faire son apparition à Moscou en qualité de Iouchtchenko n°2. Même si la visite n'avait pas été annulée, ça n'aurait pas été une visite de premier ministre, mais une tournée politique de la révolutionnaire Ioulia, soucieuse de consolider ses positions dans l'Ukraine post-révolutionnaire en élargissant ses contacts parmi les personnalités influentes à Moscou. Voilà pourquoi la recommandation du président Iouchtchenko appelant les ministres à oublier provisoirement la politique étrangère pour se consacrer aux semailles semble assez opportune, voire perspicace, du moins du point de vue des intérêts ukrainiens.
Après la "révolution orange", l'Ukraine n'est plus un fragment de l'ancienne URSS. Ceci étant, sa politique étrangère ne peut plus être post-soviétique, à savoir se baser sur le passé commun, et cela inverse du même coup la politique des pays voisins, d'où la déclaration de Iouchtchenko sur l'inutilité de la CEI (Vladimir Poutine qui connaît bien la situation sur l'échiquier post-soviétique avait fait une déclaration identique deux semaines plus tôt), d'où la pause inévitable non pas dans les relations bilatérales, mais dans la recherche d'un cadre ou d'un contexte propice à la coopération russo-ukrainienne.
Il est évident que l'évolution des relations bilatérales, du moins dans l'avenir proche, sera on ne peut plus compliquée. Si l'on cherchait, du temps de la CEI, à élaborer dans l'espace post-soviétique des règles de conduite sur une base multilatérale, depuis les "révolutions de velours" les foyers de décisions se concentrent inévitablement dans les capitales souveraines. On assiste à la mise en place d'une "multipolarité eurasienne" qui pourrait être suivie d'une articulation plus nette des intérêts nationaux et, par conséquent, d'ententes plus solides entre les pays en question. Comment y parviendra-t-on? Plus le processus sera rapide, plus les contacts intergouvernementaux entre les ex-républiques soviétiques seront fructueux.
(L'avis de l'auteur peut ne pas coïncider avec celui de la rédaction.)