Rappelons que le holding russe Interros (principal actionnaire de Power Machines avec 94% des actions) et le groupe allemand Siemens avaient annoncé en été 2004 leur volonté de créer une entreprise conjointe. D'un commun accord, Power Machines devait apporter 73,4% de ses actions au capital social de la nouvelle entreprise. Mais l'affaire s'éternisait, retardée par la discussion animée qui s'était engagée en Russie.
Power Machines est le principal producteur russe d'équipements pour centrales hydroélectriques, thermiques et nucléaires. La compagnie regroupe l'Usine de métaux de Leningrad, l'Usine Electrosila, l'Usine de pales de turbine, le Centre de recherche-développement d'équipements énergétiques Polzounov, l'Usine de turbines de Kalouga et la société commerciale "Energomachexport". Outre des marchandises civiles, l'entreprise sort des produits à destination militaire, des éléments de missiles spatiaux, de sous-marins, de navires. Elle exporte du matériel militaire et spécial et en assure la maintenance à l'étranger. Rien d'étonnant donc à ce que le marché qui se préparait ait soulevé une vague de doutes au sujet de son utilité, de sa sécurité pour la Russie et aussi de sa légitimité. Les principaux adversaires de l'idée d'une entreprise conjointe sur la base de Power Machines étaient le ministère de l'Industrie et de l'Energie et le directeur de l'Institut Kourtchatov, Evgueni Velikhov.
Les députés de la Douma se sont joints à la discussion sur la fusion avec Siemens, considérant cette transaction comme l'absorption de cette entreprise russe par le groupe allemand. Iouri Saveliev, député du parti Rodina, a déclaré que l'absorption de Power Machines par son principal concurrent évincerait la Russie pour quinze à vingt ans du marché intérieur des produits des constructions mécaniques à hauteur de 30 milliards de dollars et du marché extérieur à hauteur de 40 à 50 milliards de dollars.
La chambre basse du parlement a adopté en l'occurrence un appel au gouvernement, décrivant tous les dangers que présentait pour la Russie le marché envisagé. Ils rappelaient par exemple que Power Machines entrait pour plus de 60% dans la production russe analogue, que "la vente du bloc de contrôle de cette entreprise à Siemens mettrait en péril l'exécution du plan de commandes publiques, aboutirait à des fuites d'information secrète et nuirait à la capacité mobilisatrice de la Fédération de Russie".
On ne peut pas dire que le marché projeté n'avait pas de défenseurs en Russie. Le ministre du Développement économique et du Commerce, Guerman Gref, en a été le protecteur idéologique. Il a fait preuve de souplesse dans sa défense des intérêts des hommes d'affaires. Tout au long de la discussion, il n'a cessé de louvoyer pour trouver des dénouements qui conviendraient à tout le monde. Il a par exemple proposé de retirer la composante militaire de l'entreprise. Si cette dernière ne relevait pas du complexe militaro-industriel, l'affaire aurait un aspect différent.
Cependant, le ministre de l'Industrie et de l'Energie, Viktor Khristenko, a déclaré que le démembrement de l'entreprise était impossible. Le problème principal était cependant l'absence dans la législation nationale de dispositions détaillant les modalités des transactions réalisées par des entreprises du complexe militaro-industriel.
Nul ne sait à quoi la discussion aurait abouti, si le Service fédéral antimonopole n'y avait pas le holà. On sait que tous les contrats de fusion et d'absorption doivent, en Russie, être expertisés par cette instance. Il y a quelques mois, Siemens avait déposé une demande d'expertise. Pendant que la discussion politique allait bon train, les spécialistes du FAS ont analysé l'affaire pour constater si elle ne contredisait pas la Loi sur la concurrence et la limitation de l'activité monopolistique sur les marchés des produits et ont rendu leur verdict : "La réalisation de cette transaction limitera la concurrence sur le marché des équipements énergétiques car les deux groupes produisent des équipements énergétiques de tout type et de toute taille et sont concurrents sur le marché russe et mondial".
Toute cette histoire ne permet pourtant pas de conclure à un refroidissement des relations entre la Russie et l'Allemagne. Au contraire, la Foire de Hanovre a montré que les deux pays ont un potentiel de coopération énorme. Moscou fait tout son possible pour améliorer le climat dans son pays et y attirer des investisseurs étrangers. Mais dans le cas de Power Machines le hasard a voulu que ce soit un groupe allemand qui tente d'investir dans une entreprise du complexe militaro-industriel. Ce précédent montre que la Russie n'est pas encore prête à se séparer de ses technologies militaires.
Toutefois, on ne peut pas affirmer que le point final mis à la discussion ne se transformera pas en points de suspension. Guerman Gref a déclaré aujourd'hui que "les négociations ne sont pas achevées. Une autre configuration du marché est à l'étude".