Après le changement de président en Ukraine, le caractère des rapports bilatéraux est devenu moins intelligible. L'Ukraine a annoncé nettement qu'elle considérait l'intégration européenne comme prioritaire: cet objectif doit être le critère d'évaluation de tous les projets politiques et économiques des deux pays. La Russie continue à raisonner dans le cadre du paradigme de la lutte géopolitique pour l'"orientation" de l'Ukraine. La Russie veut conserver surtout le projet d'Espace économique unique (EEU) tel qu'il avait été concerté pendant la présidence de Leonid Koutchma. Pour la Russie, c'est un projet stratégique: un mécanisme d'intégration des économies de la Russie et de l'Ukraine qui permet d'obtenir des instruments d'influence sur l'Ukraine. A l'époque, Leonid Koutchma et son premier ministre Viktor Ianoukovitch l'avaient adopté, bien que non sans résistance: c'était une décision politique prise dans le contexte des ententes sur le soutien de Moscou intervenues à la veille des élections.
L'arrivée de Viktor Iouchtchenko au poste de président a remis en question l'avenir de l'EEU: le nouveauprésident a laissé entendre clairement que le projet pourrait être revu et qu'il ne serait mis en uvre que dans sa partie concernant l'intégration européenne. Au cours de la récente visite du président russe Vladimir Poutine en Ukraine, la rhétorique des autorités ukrainiennes s'est adoucie. La première ministre d'Ukraine Ioulia Timochenko a changé de tactique, en passant du scepticisme à l'égard de l'EEU à la défense de ce projet. Mais l'Ukraine propose maintenant à la Russie sa propre version de l'EEU basée uniquement sur les intérêts ukrainiens.
La première visite de la première ministre d'Ukraine en Russie était appelée à présenter la nouvelle vision de l'EEU, le nouveau format des rapports économiques reposant non pas sur l'union politique, mais sur la vision pragmatique de l'efficacité de l'EEU du point de vue de l'Ukraine. Mais la Russie était-elle prête à débattre de l'EEU selon la version de l'Ukraine?.
Les positions ukrainienne et russe n'ont probablement pas été concertées avant la visite: chaque partie avait l'intention d'"imposer" sa vision de l'avenir de l'EEU. Il en est de même pour la CEI (Communauté des Etats Indépendants): le ministre de l'Economie Serguei Terekhine a déclaré que l'Ukraine pourrait cesser de financer la CEI, car cette structure "n'a pas d'avenir". Rappelons que le président russe Vladimir Poutine a récemment déclaré que la CEI avait été créée pour un "divorce civilisé", mais qu'elle "devait être conservée".
Les thèmes de la CEI et de l'EEU devaient être centraux aux pourparlers de Ioulia Timochenko en Russie. Mais, pour l'instant, la probabilité d'ententes est très faible. Ioulia Timochenko voulait se prononcer en faveur de l'EEU, c'est pourquoi, dans ce contexte, le refus de Moscou d'accepter la version ukrainienne du projet aurait été considéré comme une position destructive et contradictoire.
En réalité, la première visite de la nouvelle première ministre d'Ukraine recelait une menace d'échec foudroyant. Le format choisi par Ioulia Timochenko pour le dialogue avec Moscou au sujet de l'EEU pouvait s'avérer efficace sur le territoire de l'Ukraine, mais il est perçu tout à fait autrement sur le territoire de la Russie.
Comme l'a déclaré le Procureur général de Russie, Vladimir Oustinov, l'action en justice engagée contre Ioulia Timochenko n'est pas close, "elle fait toujours l'objet d'un mandat de recherche". Ces paroles du Procureur général ont rappelé que Ioulia Timochenko était considérée en Russie non seulement comme première ministre, mais aussi comme une personne coupable d'un crime de droit pénal. C'était le prétexte informel pour annuler la visite, ce qui a été déclaré tout de suite par le ministre de l'Economie Serguei Terekhine.
Cependant, cette "version" a été ensuite désavouée, notamment par Ioulia Timochenko qui a déclaré que, selon une instruction du président Viktor Iouchtchenko, toutes les visites à l'étranger des responsables des ministères et des départements devaient être reportées de deux semaines à cause de l'achèvement des semailles. Les dirigeants ukrainiens comprennent que, si les paroles de Vladimir Oustinov sont la raison officielle de l'annulation de la visite, cela est susceptible d'entraîner une grave crise dans les rapports entre les deux pays. Par conséquent, une raison plus constructive a été choisie: les semailles. Ioulia Timochenko a laissé entendre que sa visite en Russie était importante pour elle, mais que les instructions du président devaient être respectées inconditionnellement.
Les deux parties - la Russie et l'Ukraine - montrent qu'elles ne veulent pas entrer en conflit à cause de l'annulation de la visite, qu'elles y sont, au contraire, intéressées. Mais elles comprennent qu'il est pour le moment impossible de mener des pourparlers efficaces sur les problèmes de l'EEU et de la CEI. La Russie ne veut pas accepter les conditions rigides de Ioulia Timochenko, elle ne veut pas arriver en Russie avec le statut de prévenue. Si, avant, l'affaire pénale avait un caractère inertiel, à présent, après les paroles prononcées par Vladimir Oustinov, il devient clair que la Russie n'a pas l'intention de se presser de clore le dossier. Bien plus, l'enquête se poursuivra, en laissant en suspens les rapports avec la "princesse orange".
Bref, la visite n'était nécessaire à personne, ni à Ioulia Timochenko, ni à la Russie. Son annulation permet de prévenir un échec en sauvant la face: Moscou soulignera de nouveau que Ioulia Timochenko est la bienvenue en Russie, l'Ukraine trouvera des arguments en faveur de la nécessité de la présence de Ioulia Timochenko dans son pays.